ONU : Quelle place la musique occupe-t-elle dans les relations internationales ? Avec Frédéric Ramel, professeur en sciences politiques à Sciences Po Paris

Bianca Otero/ZUMA/SIPA

Tous les 24 octobre, un concert a lieu au siège de l’ONU à New York afin de marquer l’anniversaire de l’institution. Frédéric Ramel, professeur en sciences politiques à Sciences Po Paris et auteur de 10 œuvres musicales à l’ONU. Une diplomatie du sensible, chez Biblis Inédits, aux éditions du CNRS, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce vendredi. Il revient sur les enjeux qu’incarne la musique dans un des plus hauts lieux de la diplomatie internationale et montre comment celle-ci reflète l’histoire de l’organisation.  

 

Qu’est-ce que ces concerts du 24 octobre nous disent de l’ONU que les discours officiels ne disent pas ?

FRÉDÉRIC RAMEL : Ils nous disent qu’il existe un rite musical chaque année lors du 24 octobre.

Il peut y avoir des frictions, des tensions, mais les États s’entendent entre eux pour laisser la parole à la musique, symbole de l’harmonie.

L’harmonie n’est pas toujours au rendez-vous sur le plan politique, mais sur le plan du rite et du symbole, il est important de rappeler la place qu’occupe la musique dans les relations internationales.

Frédéric Ramel : « La musique nous dit comment célébrer l’universel »

Ce n’est pas un hasard si celui qui est à l’origine de ce rite, l’un des grands secrétaires généraux des Nations Unies, Dag Hammarskjöld, associait étroitement l’ONU à une nouvelle forme politique autant qu’à une nouvelle forme esthétique et artistique.

En quoi la musique, dans son style et ses choix artistiques, est-elle elle aussi politique à l’ONU ?

F.R. : Elle nous dit comment célébrer l’universel, ou du moins en donner une représentation par les sons.

Ce qui est intéressant, c’est qu’à l’origine du rite, il y a une répartition du programme : pour la Journée des droits de l’homme, c’était essentiellement de la musique traditionnelle ; pour le 24 octobre, essentiellement de la musique classique.

« L’ONU cherche à se rapprocher des sociétés et du Sud global » affirme Frédéric Ramel

Et cette musique classique, jusqu’aux années 1990 et jusqu’à l’arrivée de Kofi Annan, un autre grand secrétaire général, était essentiellement occidentale, avec comme répertoire privilégié celui du XIXe siècle, le romantisme, ou de la première moitié du XXe siècle.

On y associait également des commandes : certains secrétaires généraux ont demandé à des compositeurs, je pense en particulier à Benjamin Britten ou à Pablo Casals, d’écrire pour ces concerts.

Frédéric Ramel : « La communication peut passer par la musique »

À partir de 1997, Kofi Annan a cherché à élargir le répertoire aux variétés mondialisées et aux musiques traditionnelles pour dire autrement l’universel.

Cela témoigne aussi d’une institution qui cherche à se rapprocher des sociétés, du Sud global, et à donner une autre couleur acoustique à l’universel.

Parmi les 10 œuvres évoquées dans votre livre, il y a Dosti d’Ali Azmat, jouée le 24 octobre 2001. Ce concert a fait date à l’ONU : que raconte-t-il ?

F.R. : Nous sommes quelques semaines après le 11 septembre, événement traumatique pour les États-Unis mais aussi pour le système international : Al-Qaïda a frappé sur le sol américain des symboles politiques majeurs.

La musique permet aux Etats de montrer une autre image d’eux-mêmes sur la scène internationale

À ce moment-là, le djihadisme semblait rimer avec islam. Tout le geste politique et esthétique du 24 octobre est alors de dire que l’islam ne se résume pas aux djihadistes, d’autant plus que le djihadisme corsète la manière de concevoir le rapport à la musique avec des règles extrêmement rigides.

Avec ce rock soufi du groupe pakistanais, il s’agit de montrer que des alliages sont possibles entre la tradition soufie et ses poèmes d’un côté, et le rock d’inspiration occidentale de l’autre.

Une autre façon de dire que la communication peut passer par la musique, et de donner une autre image de l’islam.

La musique peut aussi servir de soft power pour le pays qui parraine chaque année le concert ?

F.R. : Absolument. L’organisation du concert dépend d’un État parrain, en lien étroit avec les départements de la communication globale.

« Il y a des tentatives de créer des œuvres d’inspiration nouvelle » explique Frédéric Ramel

Ces dernières années, on voit apparaître de nouveaux États, comme le Qatar, qui cherchent à promouvoir une marque, un nation branding musical, une autre façon de se montrer sur la scène internationale.

Lors du concert de 2019, le Qatar a mis en avant la chanteuse Dana al Fardan avec une chanson intitulée Hope, chanson à caractère humanitaire qui dit aussi quelque chose d’intéressant : les Occidentaux ne seraient pas les seuls à incarner des gestes et des actions humanitaires.

Votre livre montre que cette idée de l’universel musical à l’ONU a beaucoup évolué, c’est moins qu’avant un mythe exclusivement occidental. Est-ce que ça le reste quand même ?

F.R. : La musique occidentale reste importante, la 9e Symphonie de Beethoven demeure l’œuvre la plus jouée depuis 1953, date de la mise en place de ce concert.

La 9e Symphonie de Chostakovitch est une critique du totalitarisme

Mais la quête de l’universel, comme le dirait le philosophe Souleymane Bachir Diagne, c’est un universel à construire ensemble.

Il y a des tentatives de créer des œuvres d’inspiration nouvelle, à la croisée de la musique occidentale et des musiques traditionnelles.

Je pense en particulier à Yo-Yo Ma et à son Silk Road Project, qui constitue lors de ces concerts du 24 octobre une autre façon de dire l’universel par la musique.

Parmi les concerts marquants, il y a aussi la 9e Symphonie de Chostakovitch, qui a fait polémique et suscité la colère de Staline. Pourquoi a-t-elle suscité les foudres du dirigeant soviétique ?

F.R. : Staline attendait, après la Seconde Guerre mondiale, que Chostakovitch compose une 9e symphonie à sa gloire, comme Beethoven l’avait fait, une œuvre célébrant la victoire contre l’Allemagne nazie et la grandeur du régime.

« Les sons sont mis de côté dans notre appréhension du monde » déplore Frédéric Ramel

Or, cette œuvre très courte est tout sauf grandiloquente : douce-amère, elle constitue une critique musicale du totalitarisme.

Elle a été jouée deux fois aux Nations Unies, et ce n’est ni l’Union soviétique ni la Russie qui en a été l’État parrain, ce sont les États-Unis en 1965, dans un climat de détente, puis l’Autriche en 2000, pour signifier que dans la période post-guerre froide, certaines œuvres peuvent rassembler l’Est et l’Ouest précisément parce qu’elles sont des critiques du totalitarisme.

Pourquoi avoir choisi la musique plutôt que le cinéma, la littérature ou la peinture pour raconter l’ONU et sa diplomatie ?

F.R. : Nous vivons dans un monde qui accorde un privilège à l’image, et les sons sont quelque part mis de côté dans notre appréhension du monde.

Frédéric Ramel : « Les régimes autoritaires sont contre une certaine conception du multilatéralisme » 

Or, je trouve que les sons et l’acoustique sont fondamentaux, on le voit dans cette volonté d’habiter le monde et cet enjeu de la dégradation de l’environnement aujourd’hui.

Je pense que nous avons perdu une qualité d’écoute, et l’écoute est fondamentale, à la fois pour nous en tant qu’êtres humains, mais aussi en politique.

En redonnant aux sons leur place, j’ai voulu montrer que les États eux-mêmes sont sensibles à cette dimension, malgré les tensions. C’est pour remettre les sons au cœur de la réflexion politique que j’ai voulu écrire ce livre.

Beaucoup reprochent aux Nations Unies leur impuissance. La critique vous paraît-elle justifiée, ou attend-on simplement de l’ONU ce qu’elle n’a jamais eu les moyens de faire ?

F.R. : Dag Hammarskjöld avait cette belle formule : les Nations Unies ne sont pas là pour nous emmener au paradis, mais pour nous délivrer de l’enfer.

« Les Nations Unies ont encore un rôle à jouer » affirme Frédéric Ramel

Les Nations Unies sont aujourd’hui critiquées essentiellement par des régimes autoritaires. Ceux-ci ne sont pas forcément contre le multilatéralisme en tant que tel mais contre une certaine conception du multilatéralisme.

Pour eux, le multilatéralisme se limite à la coexistence des États, alors qu’il peut aussi désigner la convergence normative et la nécessité de gérer ensemble des enjeux communs, comme les enjeux climatiques.

On oublie souvent que les Nations Unies ont joué un rôle fondamental dans la vie quotidienne.

« L’élection d’un nouveau secrétaire général va susciter un nouvel élan » affirme Frédéric Ramel

Elles se sont impliquées dans la régulation des télécommunications, l’action humanitaire, les opérations de paix qui sont aujourd’hui extrêmement décriées. Les Nations Unies ont encore un rôle à jouer.

Cependant, deux questions se posent. Tout d’abord celle de la représentation : il faut donner une place plus importante aux États du Sud. Et ensuite celle de l’efficacité, qui est bien réelle mais insuffisamment communiquée.

On oublie par exemple que pour 65 % des conflits où les Nations Unies sont présentes, la présence des Casques bleus a un bilan positif.

Frédéric Ramel : « Organiser ce concert, c’est avoir foi dans le multilatéralisme »

La critique est aisée, mais les Nations Unies restent un élément fondamental de notre monde contemporain.

Le concert a été annulé trois fois depuis sa création, dont l’an dernier pour les 80 ans de l’ONU. Est-ce que cela en dit long sur ce que sont les Nations Unies aujourd’hui ?

F.R. : Oui, le silence et l’absence sont parfois tout aussi significatifs que l’organisation d’un concert. L’énergie n’était pas là l’année dernière pour l’organiser. J’espère que l’élection d’un nouveau secrétaire général va susciter un nouvel élan.

« Les grandes puissances se rendent compte que l’ONU peut encore jouer un rôle »

Il y a dans la musique une forme d’espérance, et organiser ce concert, c’est aussi avoir foi dans le multilatéralisme.

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Ce changement de secrétaire général pour janvier prochain peut-il insuffler un nouveau souffle à l’organisation ? Parmi les 6 candidats, y a-t-il un favori ?

F.R. : C’est difficile à dire à ce stade, il peut encore se passer beaucoup de choses d’ici l’élection. La question clé reste celle du consensus entre les 5 membres permanents, je me garderai bien de donner un pronostic.

Ce que je peux dire, c’est qu’on attend un nouveau souffle, mais aussi un véritable engagement des États.

Et même dans le contexte actuel, les grandes puissances, en particulier la Chine et la Russie, se rendent compte que le Conseil de sécurité et les Nations Unies peuvent encore jouer un rôle, notamment lorsque Donald Trump cherche à en limiter l’impact.

 

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