Guerre au Moyen-Orient : « Un nouveau front entre l’Arabie Saoudite et les Houthis est en train de s’ouvrir » selon le général Trinquand

Julia Demaree Nikhinson/AP/SIPA

Au 12e jour de bombardements intensifs entre les États-Unis et l’Iran autour du détroit d’Ormuz, le conflit se déporte également en mer Rouge. Deux pétroliers saoudiens ont été visés cette nuit par les rebelles houthis, ce qui change la dynamique du conflit selon Dominique Trinquand qui était l’invité de la matinale de Radio Classique ce jeudi. Ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU et auteur D’un monde à l’autre, aux éditions Robert Laffont, il explique que les Houthis se détachent ici de Téhéran pour agir de manière autonome contre l’Arabie Saoudite, ce qui contribue à l’enlisement du conflit. 

 

Sur ce point, est-ce qu’un nouveau front est en train de s’ouvrir dans ce conflit ?

DOMINIQUE TRINQUAND : Oui. Il faut se souvenir que les Houthis bloquaient déjà le détroit de Bab el-Mandeb depuis plusieurs années.

Cette fois, l’action est différente : elle s’articule autour de l’antagonisme entre l’Arabie Saoudite et les Houthis. Ce détroit de Bab el-Mandeb est moins crucial que celui d’Ormuz pour les pays du Golfe. Ce sont essentiellement les trafics Asie-Europe qui y transitent pour aller vers le canal de Suez et la Méditerranée.

Mais depuis le blocage d’Ormuz, l’Arabie Saoudite cherche à exporter son pétrole à partir d’un port en mer Rouge en direction de l’Asie. Les Houthis, en guerre contre l’Arabie Saoudite depuis longtemps, mettent donc à exécution leur menace d’empêcher ces bateaux de passer.

Les Houthis reprennent de la vigueur, est-ce que c’est beaucoup plus sérieux cette fois-ci ?

D.T. : C’est plus sérieux vis-à-vis de l’Arabie Saoudite, mais pas nécessairement vis-à-vis de tout le monde. La mission européenne qui est dans la région pour escorter les bateaux a d’ailleurs soutenu que les cibles qui pouvaient être visées par les Houthis sont l’Arabie Saoudite, les États-Unis et Israël, pas les autres.

La population américaine ne soutient pas cette guerre

On voit aussi que les Houthis sont à la fois des disciples de Téhéran et des acteurs autonomes : sur cette opération, ils ne répondent pas à une injonction iranienne, ils suivent leur propre politique locale.

Les États-Unis estiment le coût de la guerre en Iran à près de 38 milliards de dollars depuis le 28 février. Donald Trump réclame 67 milliards supplémentaires pour renouveler les stocks de munitions et remplacer les équipements. Washington a-t-il les moyens financiers de mener cette guerre dans la durée ?

D.T. : Washington a les moyens. La dette américaine est colossale, mais une hausse supplémentaire ne changera pas fondamentalement la donne.

En revanche, concernant la population américaine, c’est un autre sujet. L’inflation aux Etats-Unis est le double de celle en France, et l’essence à la pompe a dépassé la barre des 4 dollars, ce qui est significatif pour des Américains habitués à des prix très bas.

« L’industrie américaine a une capacité de production industrielle inférieure à celle de la Chine » soutient Dominique Trinquand

Il y a donc une difficulté avec la population américaine : elle a élu Donald Trump pour ne plus faire la guerre, or, il fait la guerre et en plus elle coûte aux Américains.

Il y a aussi un enjeu à moyen terme : chaque année, l’administration américaine est dans l’incapacité à payer ses budgets, c’est le shutdown. Avec des élections en novembre, un shutdown avant le scrutin serait catastrophique pour le gouvernement américain.

Ces 67 milliards demandés par Pete Hegseth représentent plus que le budget annuel de la défense française, dans la perspective d’un budget défense porté à 1 500 milliards annuels, soit une hausse de 44 %.

Pour un président qui ne voulait pas faire la guerre, investir autant dans ce que Pete Hegseth appelle lui-même le « ministère de la Guerre » pose un problème à l’électorat, même si le cœur des MAGA soutient toujours Trump.

Dominique Trinquand : « L’Iran mise sur sa capacité de nuisance »

Et qu’est-ce que cela nous dit sur l’état de l’arsenal américain ?

D.T. : Cela nous dit d’abord que les matériels actuellement mis en œuvre, comme Patriots, Tomahawks, sont extrêmement sophistiqués et très longs à produire. Un missile Tomahawk, c’est un an de fabrication. Reconstituer les stocks prend donc du temps et coûte très cher.

Dans ce conflit, les Américains en ont consommé énormément alors que le président pensait initialement régler l’affaire en cinq semaines. Ce n’est pas le cas, il va falloir durer, et pour durer, il faut des capacités industrielles, d’où l’autorisation de produire des Patriots en Ukraine, car l’industrie américaine ne suit pas le rythme.

Face à cela, la Chine vient de sortir trois sous-marins en une semaine et sort des porte-avions et des navires à grande cadence.

L’économie iranienne est elle aussi fragilisée par le blocus du détroit d’Ormuz

Techniquement, on peut débattre de leur niveau de performance, mais leur capacité de production est sans commune mesure avec celle des États-Unis, qui, dans le domaine naval notamment, font appel à des pays tiers faute de pouvoir produire au rythme voulu.

Sur la base des échanges de tirs récents, qu’est-ce que cela nous dit de l’état de l’arsenal iranien ?

D.T. : On ne parle pas de la même guerre. Ce qui compte pour l’Iran, c’est la capacité de nuisance. Ce n’est pas d’envoyer mille missiles, mais d’en tirer trois ou quatre par jour, de façon répétée, avec des missiles balistiques manœuvrants de plus en plus perfectionnés. On l’a vu en Jordanie, ces missiles frappent des bases américaines et les défenses anti-aériennes ne les interceptent pas systématiquement.

Les Iraniens jouent aussi sur le temps : Trump a des élections en novembre, eux non. Et après avoir réprimé violemment les manifestations, le risque d’une révolution à court terme est faible.

Dominique Trinquand : « Le détroit d’Ormuz est devenu la bombe atomique iranienne »

Cela dit, l’économie iranienne est en très mauvais état. Combien de temps le régime peut-il tenir face à la pression constante américaine ? Avec le blocus, le pétrole ne sort plus et donc se stocke. Au bout d’un moment, il y a un problème de stockage, il faut fermer les puits, et à partir de ce moment là toute l’économie iranienne en souffre.

Les Etats-Unis voulaient changer le régime iranien au départ. Il n’en est plus question maintenant ?

D.T. : Au départ, même si cela reste discutable, on pense que les Américains avaient adopté la vision de Netanyahou : il faut changer le régime. Très rapidement, cela a dérivé. Et le détroit d’Ormuz est devenu, d’une certaine façon, la bombe atomique iranienne, quelque chose d’incontournable.

Le renversement du gouvernement iranien reste, à mon sens, la seule clé pour changer réellement la situation. Mais ça n’en prend pas le chemin.

« Face au blocus des Houthis, les pays du Golfe doivent diversifier leurs voies d’exportation »

Téhéran tient, et dispose de cette arme de pression absolue qu’est le détroit d’Ormuz, ce qui fait que le monde entier regarde l’échec américain dans cette affaire. Le détroit d’Ormuz fermé, il bloque les économies asiatiques et celles du Golfe qui doivent inventer d’autres routes pour s’en sortir.

Justement, les pays du Golfe, comme l’Arabie Saoudite, la Jordanie, Bahreïn, le Koweït, sont également visés ces dernières semaines. Comment vont-ils s’adapter à cette nouvelle donne ?

D.T. : Tout d’abord, ils ne voulaient pas de cette guerre, elle est faite contre eux.

Ils refusent d’y être mêlés directement. Les Émirats ont bien frappé ponctuellement en Iran, en riposte à des frappes qu’ils avaient subies, mais sans s’inscrire dans l’opération américaine.

« Le désarmement du Hezbollah ne peut pas se faire contre le gouvernement libanais » affirme Dominique Trinquand

Ensuite, ils doivent se diversifier. Diversifier leurs voies d’exportation, d’abord. L’Arabie Saoudite se tourne vers la mer Rouge ; le port de Fujaïrah, de l’autre côté du Golfe, sert aux Émirats arabes unis.

Mais ils doivent aussi diversifier leurs alliances : les Américains viennent de proposer d’aider l’Arabie Saoudite à développer des centrales nucléaires afin de garder ces pays dans leur orbite car Washington est très déçu de la façon dont les choses évoluent dans la région.

Il y a un autre pays, évidemment : Israël. Comment expliquer sa relative discrétion depuis une semaine et demie ?

D.T. : Pour deux raisons. La première est que les Iraniens eux-mêmes ne veulent pas provoquer Israël. Les derniers missiles tirés en Jordanie visaient Aqaba, à proximité immédiate d’Eilat en Israël, le message implicite étant : « On pourrait vous frapper, on ne le fait pas. »

Il y a des tensions au sein du gouvernement iranien entre la frange dure et celle qui est favorable à la négociation

La seconde est que le sujet prioritaire de Netanyahou est le Liban. Il s’y passe des choses importantes actuellement : le président Aoun a rencontré Trump, et les Américains ont enfin compris, avec les Israéliens, que le désarmement du Hezbollah ne peut pas se faire contre le gouvernement libanais, mais avec lui. Il va falloir soutenir le Liban dans cette action

Pour l’instant, ce sont les États-Unis et Israël qui soutiennent Beyrouth dans cette démarche. À terme, ce seront probablement les Italiens, les Français, les Européens, une réunion se tient d’ailleurs à Rome sur ce sujet, qui devront prendre le relais pour aider le Liban à désarmer le Hezbollah.

Deux diplomates français ont pu rentrer en France hier après leur arrestation musclée par le régime iranien. Le Quai d’Orsay a dénoncé des actes d’intimidation extrêmement graves. Quel message les autorités iraniennes voulaient-elles faire passer ?

D.T. : D’abord, il faut souligner qu’il est difficile de savoir qui, exactement, sont les autorités iraniennes. Le guide suprême n’a pas été vu. Ce sont les Gardiens de la Révolution, la frange dure, qui le font parler. D’autres, en parallèle, cherchent à négocier.

« C’est aux Américains de négocier cet accord avec les Iraniens » soutient Dominique Trinquand

Ces diplomates français s’occupaient essentiellement de sujets culturels qui sont en opposition frontale avec le gouvernement des Pasdarans. On peut donc penser que c’est la frange dure qui a agi, tandis que la faction favorable à la négociation a ensuite obtenu leur libération pour essayer d’arranger les choses. Cet épisode illustre bien les tensions internes au sein du gouvernement iranien.

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Et la France dans tout ça ? Le porte-avions Charles de Gaulle est rentré à Toulon il y a deux semaines après plusieurs mois d’opérations. Peut-on imaginer qu’il soit redéployé, lui ou d’autres navires, dans la région ?

D.T. : Le porte-avions, je ne le pense pas. En revanche, d’autres navires sont déjà sur place : des dragueurs de mines, notamment, avec des Français, des Britanniques, des Allemands. Ils ont mis du temps à arriver, n’étant pas à propulsion nucléaire, mais ils sont dans la région.

Les Européens ont ainsi signifié leur disponibilité pour contribuer à la libération du détroit d’Ormuz une fois qu’un accord sera trouvé. En attendant, ils patientent. Mais je le rappelle : c’est aux Américains de négocier cet accord avec les Iraniens, ce sont eux qui sont à l’origine du blocage du détroit d’Ormuz.

Dominique Trinquand : « Téhéran tient ferme malgré tout »

Les États-Unis, qui ont négocié ce cessez-le-feu en juin avec les Iraniens, n’ont-ils pas péché par naïveté dans la gestion de ce conflit ?

D.T. : J’irais plus loin que la naïveté. Ils ont cru Netanyahou au départ et se sont aperçus que ça ne fonctionnait pas, ce qui explique d’ailleurs que Netanyahou soit tenu à l’écart des négociations actuelles.

Quant à cet accord très bizarre, d’abord signé électroniquement, ce qu’on n’avait jamais vu, puis renégocié, puis paraphé à Versailles. Je me demande sincèrement si la version en farsi correspond à la version en anglais. Je n’en suis pas sûr car ils ne se comprennent pas sur ce sujet là.

Les Américains pensaient que l’Iran était à bout et allait accepter leurs conditions. C’est l’inverse qui s’est produit : Téhéran tient ferme. C’est un affrontement de volontés, et la volonté iranienne est pour l’instant plus forte que la volonté américaine, contrainte par une opinion publique qui n’est pas franchement favorable à cette guerre.

 

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