Royaume-Uni : Selon Laetitia Langlois, le nouveau Premier ministre Andy Burnham aura à cœur de poursuivre l’engagement européen de son prédécesseur

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Andy Burnham, 56 ans, maire du Grand Manchester, a succédé hier à Keir Starmer, ancien Premier ministre du Royaume-Uni. Laetitia Langlois, maître de conférences en civilisation britannique à l’université d’Angers, était l’invitée de la matinale de Radio Classique ce mardi. Elle décrypte les défis qui attendent le « roi du Nord » : une croissance économique faible, un pays profondément divisé et la concurrence de Reform UK et de son leader Nigel Farage. 

 

Quelle Angleterre représente Andy Burnham ?

LAETITIA LANGLOIS : L’Angleterre est un pays profondément divisé entre le Nord et le Sud : le Nord populaire a beaucoup souffert de la désindustrialisation au moment des politiques brutales de Margaret Thatcher, tandis que le Sud, avec Londres, est prospère, riche, il attire les start-ups, la finance et les services.

Andy Burnham, c’est l’homme du Nord, l’homme de Manchester, on l’appelle d’ailleurs le « roi du Nord ». C’est quelqu’un qui a toujours voulu ancrer sa politique nationale à partir de ce qu’il a accompli à Manchester, et il en a beaucoup parlé hier lors de son discours d’investiture devant Downing Street.

Qu’est-ce qui le distingue de son prédécesseur, Keir Starmer ?

L.L. : Beaucoup de choses. Keir Starmer était un homme sérieux, et c’est certainement ce qui lui a permis d’accéder au pouvoir : après les frasques de Boris Johnson et l’instabilité politique des conservateurs, les électeurs britanniques avaient besoin de ce sérieux.

Andy Burnham a une politique distincte de celle de son prédécesseur

Le problème, c’est que ce sérieux s’est transformé en une personnalité fade, austère et terne. Ce n’était pas un bon communicant politique.

C’est tout le contraire avec Andy Burnham : c’est un habile communicant, qui saura mettre en récit ses mesures et sa vision pour le Royaume-Uni. Il a par ailleurs une philosophie politique bien distincte, bien à lui, qui offre un contraste saisissant avec Keir Starmer.

Andy Burnham a donné les grandes lignes hier lors de sa prise de fonction. « Je sais que les Britanniques en ont assez de la politique. Je vous ai entendus, et je serai honnête : nous n’avons pas fait assez, nous devons être meilleurs. Donnons une nouvelle direction à ce pays, l’unité, afin que la Grande-Bretagne croie de nouveau en elle. » Dans quel contexte politique, économique et social arrive Andy Burnham ?

L.L. : C’est un contexte extrêmement difficile. Économiquement, c’est un pays qui n’arrive pas à se remettre de multiples crises : le Brexit, voté en 2016 et officiel en 2020, le Covid, la guerre en Ukraine, autant de crises qui ont affaibli l’économie britannique.

« Le plus grand défi est l’unité du pays » affirme Laetitia Langlois

Aujourd’hui, la croissance est atone et le chômage remonte dans un pays qui était pratiquement en plein emploi.

Mais le plus grand défi, c’est l’unité du pays : il est très violemment divisé sur des questions d’identité nationale, d’immigration et d’avenir du Royaume-Uni à l’international. C’est au travers de politiques sociales, économiques et territoriales qu’Andy Burnham vise à retrouver cohésion et unité.

Andy Burnham prône une décentralisation du pouvoir : une antenne du 10 Downing Street doit ouvrir à Manchester. Est-ce un remède pour stabiliser le Royaume-Uni post-Brexit ?

L.L. : C’est en tout cas ce qu’il entend mettre en place pour remédier aux inégalités sociales extrêmement fortes qui divisent le pays et empêchent sa cohésion.

Le nouveau premier ministre britannique veut mettre en place le Manchesterism

Pendant des années, la théorie du ruissellement, qu’on connaît aussi avec Emmanuel Macron, a prévalu : l’idée qu’un Sud très riche, avec Londres en son centre, bénéficierait au reste du pays. Or c’est faux.

Dès que vous quittez certaines zones du Sud, vous retrouvez des villes comme Birmingham, ou des régions comme le Pays de Galles et l’Écosse, qui sont extrêmement pauvres et qui ne se sont jamais remises de la désindustrialisation provoquée par les politiques brutales de Margaret Thatcher.

En réponse au thatchérisme, Andy Burnham propose autre chose : le Manchesterism, un socialisme pro-business, avec les services publics au centre de l’action politique.

Nigel Farage, leader de Reform UK, reste en tête des intentions de vote. Est-il en mesure de perturber le mandat d’Andy Burnham ?

L.L. : Oui, absolument. Il a perturbé les autres gouvernements, travaillistes comme conservateurs, et il va s’y employer avec Andy Burnham.

Laetitia Langlois: « Nigel Farage a le vent en poupe et n’est pas près de laisser sa place »

Là où Burnham a une carte à jouer, c’est qu’il est populaire, charismatique et un très bon communicant, comme Farage.

Mais c’est Nigel Farage qui a le vent en poupe depuis des années, c’est lui qui tient le débat politique et dont les thèmes dominent la scène nationale. Il n’est pas près de laisser sa place et sera encore plus féroce qu’auparavant.

Il y a un paradoxe : le poids des pro-Brexit reste important, et en même temps on sent que l’Angleterre regrette amèrement ce choix de 2016.

L.L. : Oui. Le Brexit a accentué des fractures qui existaient déjà, des fractures devenues de véritables guerres culturelles.

Beaucoup de Britanniques regrettent le Brexit

S’il y a toujours des gens qui sont pro-Brexit et souhaitent s’isoler, il y a aussi énormément de Britanniques qui avaient voté pour lui et qui regrettent aujourd’hui amèrement, comprenant que s’éloigner de l’Union européenne, dans un monde ultra-polarisé et conflictuel, était très certainement une erreur.

D’ailleurs, Keir Starmer a tout fait pour se rapprocher de l’Union européenne, notamment de la France, puisqu’il s’entendait très bien avec Emmanuel Macron, avec lequel il a co-fondé la coalition des volontaires.

Un homme de 28 ans comparaît aujourd’hui pour le meurtre d’Ann Widdecombe, ancienne députée et porte-parole de Reform UK. La police britannique évoque une motivation politique ou terroriste. Qu’est-ce que cela nous dit du climat actuel au Royaume-Uni ?

L.L. : Cela nous dit à quel point ce qui relevait du débat est devenu un conflit politique d’une violence extrême, poussant des individus à commettre des meurtres au seul motif d’un désaccord politique.

« Il y a un climat politique extrêmement tendu au Royaume Uni » déplore Laetitia Langlois

Ce n’est d’ailleurs pas le premier : en 2016, lors de la campagne pour le référendum, la députée travailliste pro-Europe Jo Cox a été assassinée à coups de couteau par un homme qui criait « Britain First ».

Il y a un climat politique extrêmement tendu au Royaume-Uni, où l’autre est devenu l’ennemi à abattre parce que ses idées sont jugées inacceptables. C’est vraiment inquiétant, et c’est aussi un défi qu’Andy Burnham devra relever : apporter davantage de sérénité dans la vie publique britannique.

Parmi les dossiers brûlants, il y a les grands enjeux diplomatiques. La coalition des volontaires, bâtie par Keir Starmer et Emmanuel Macron pour soutenir militairement l’Ukraine, est-elle menacée ?

L.L. : Non, pas du tout. Il existe un vrai consensus, dans les deux grands partis traditionnels, travailliste et conservateur, autour de l’Ukraine.

« Andy Burnham est très pro-européen »

Boris Johnson a été le premier à se rendre auprès de Zelensky pour lui apporter son soutien. Starmer a fait de même, et Andy Burnham fera exactement pareil.

Par ailleurs, Burnham est très pro-européen, il avait même lancé à un moment l’idée de Rejoin, rejoindre l’Union européenne, ce qui ne se fera évidemment pas dans un futur proche. Mais il aura à cœur de poursuivre l’engagement européen de son prédécesseur.

Et avec les États-Unis, Andy Burnham a-t-il la stature pour gérer les grands dossiers diplomatiques avec un allié aussi imprévisible que Donald Trump ?

L.L. : Ça va être compliqué, car il vient d’arriver. D’un côté, il bénéficie de la fraîcheur et de la nouveauté, ce qui lui donnera une popularité dans les premières semaines.

De l’autre, il n’a jamais eu à gérer un personnage comme Donald Trump. Burnham est habile et intelligent, il va essayer de gérer l’homme, mais tout dépendra des premières rencontres.

« Un bras de fer durable avec les Etats-Unis ne serait pas souhaitable » affirme Laetitia Langlois

Au Royaume-Uni, la « relation spéciale » avec les Etats-Unis reste un paradigme diplomatique fondamental, donc Andy Burnham fera tout, je pense, pour le mettre dans sa poche.

Keir Starmer avait refusé dans un premier temps que l’armée américaine utilise ses bases militaires pour la guerre en Iran. Andy Burnham serait-il capable d’en faire autant ?

L.L. : Starmer n’a pas refusé très longtemps, il a cédé assez vite, car il est difficile de dire non aux partenaires américains. Burnham pourrait envisager ce type de bras de fer si les relations sont tendues, s’il y a une hostilité entre les deux hommes.

Ils sont politiquement aux antipodes. Mais je doute qu’un bras de fer durable avec les États-Unis soit souhaitable, ni pour le Royaume-Uni, ni pour l’Europe.

« Les travaillistes ont misé toutes leurs cartes sur Burnham »

Est-ce la dernière chance pour les travaillistes de rester au pouvoir, face à la montée du populisme et à l’élection dans trois ans ?

L.L. : Dans trois ans, selon le bilan d’Andy Burnham, l’hypothèse Nigel Farage à Downing Street ne serait absolument pas farfelue. Est-ce la dernière chance des travaillistes ? C’est difficile à dire, en trois ans, il peut se passer énormément de choses, et la politique britannique réserve toujours des surprises.

Ce qui est vrai, c’est que les travaillistes ont misé toutes leurs cartes sur Burnham, qui a longtemps été une figure très secondaire du parti, ayant plusieurs fois tenté d’en prendre la tête sans y parvenir.

Les conservateurs n’existent plus vraiment

C’est son moment de gloire. Il va tout faire pour le concrétiser en un moment important pour le Royaume-Uni. Mais il arrive dans un contexte très difficile : croissance atone, pays divisé et enflammé.

S’il réussit, il peut en effet gagner 2029, mais c’est loin d’être acquis, et Nigel Farage attend dans l’embuscade.

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On parle des travaillistes, on parle de Farage, et les conservateurs, où en sont-ils ?

L.L. : Les conservateurs, aussi stupéfiant que cela paraisse, n’existent plus vraiment. Leur voix est inaudible, parce que c’est Reform UK qui occupe désormais l’espace de la droite, une droite radicale, certes, mais qui a attiré les anciens électeurs conservateurs.

Il y a eu beaucoup de défections de figures éminentes du parti conservateur vers Reform UK, au niveau des ministres comme des députés.

« Reform UK a cannibalisé le parti conservateur » soutient Laetitia Langlois

Cet espace politique d’une droite conservatrice, anti-immigration, pro-business, est désormais entièrement occupé par Reform UK, qui a complètement cannibalisé un parti conservateur qui n’arrive plus à exister sur la scène nationale alors qu’il a dominé la politique britannique pendant des décennies.

Andy Burnham est catholique à la tête d’un État majoritairement anglican. En quoi cela peut-il peser dans son mandat ?

L.L. : Je ne pense pas que cela pèse. Au Royaume-Uni, la religion reste très en dehors de l’espace politique, contrairement aux États-Unis.

Cela dit, si le Royaume Uni est un pays anglican, il y a aussi une population catholique importante, notamment dans le Nord et en Écosse, donc des électeurs pourraient se sentir enfin représentés.

 

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