Ukraine : la démocratie en pleine guerre

Nastassia Kantorowicz Torres/SIPA

Les Ukrainiens sont ces derniers jours descendus dans la rue pour manifester contre le renvoi du ministre de la Défense Mykhaïlo Fedorov, qui a modernisé l’armée ukrainienne et a contribué à ses récentes victoires. Ces manifestations puis le recul du président Zelensky montrent que même en pleine guerre, la démocratie reste à peu près préservée.

 

Tout part d’un remaniement gouvernemental surprise. La semaine dernière, Volodymyr Zelensky a décidé de ne pas reconduire son ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, seulement six mois après sa nomination.

À 35 ans, cet ancien ministre du Numérique était devenu le visage de la modernisation militaire ukrainienne, avec les drones, l’innovation technologique, des achats militaires plus transparents et un commandement plus souple.

Mais Fedorov était en conflit ouvert avec le chef des armées, Oleksandr Syrsky, un général formé à l’école soviétique, surnommé « le Boucher », et partisan d’un commandement beaucoup plus vertical.

Cette décision a été interprétée comme la victoire de la vieille garde militaire

Zelensky a expliqué que les deux hommes ne pouvaient même plus s’asseoir autour de la même table. Il a donc tranché en faveur de Syrsky et écarté Fedorov. Le problème est qu’il n’a pas convaincu une partie de l’opinion publique.

Les Ukrainiens sont donc descendus dans la rue, parce qu’ils ont interprété cette décision comme la victoire de la vieille garde militaire sur les réformateurs. Pendant plusieurs jours, des milliers de personnes ont manifesté à Kyiv et dans d’autres villes : des jeunes, mais aussi des vétérans, des militaires et des proches de soldats.

61% des Ukrainiens s’opposaient au renvoi de Fedorov

Ils réclamaient le retour de Fedorov, le départ de Syrsky et une armée mieux adaptée à la guerre des drones. Un sondage indiquait d’ailleurs que 61 % des Ukrainiens s’opposaient au renvoi de Fedorov.

Et la rue a fait plier Zelensky. Après plusieurs jours de consultations avec les principaux commandants, le président a finalement limogé Syrsky. Il l’a remplacé par Mykhaïlo Drapaty, 43 ans, un général de terrain favorable à l’innovation, à l’initiative des officiers et à une plus grande responsabilité des chefs envers leurs soldats. Fedorov, lui, n’a pas retrouvé son ministère. C’est donc un recul présidentiel très net, mais pas une capitulation complète.

Cette crise montre qu’en Ukraine, même sous la loi martiale, le président ne dispose pas d’un blanc-seing.

La mobilisation populaire reste décisive dans la démocratie ukrainienne

Les élections sont certes suspendues, le pouvoir est fortement concentré et certaines libertés sont restreintes. Pourtant, la société civile demeure puissante et une mobilisation populaire peut encore faire modifier une décision stratégique.

C’est une différence fondamentale avec la Russie. À Moscou, une contestation publique de cette ampleur contre une décision militaire serait réprimée. À Kyiv, Zelensky a écouté, consulté, puis reculé.

Désormais, la question est de savoir si cela annonce de prochaines élections présidentielles. Pour le moment, la législation ukrainienne les interdit tant que la loi martiale demeure en vigueur.

La pression de l’Ukraine sur la Russie est renforcée

Mais la période préélectorale a finalement peut-être déjà commencé. Cette crise fait émerger les figures de l’après-guerre : Fedorov, Drapaty, Zaloujny ou encore Boudanov. La bataille militaire prépare aussi la future bataille politique.

Paradoxalement, cette crise intervient alors que l’Ukraine retrouve une certaine initiative militaire. Les avancées russes ont fortement ralenti et Kyiv multiplie les frappes en profondeur contre les raffineries, les dépôts de carburant et les réseaux logistiques russes.

Désormais, la pression sur la Russie est réelle. Moscou a dû limiter ses exportations et le gouvernement russe a abaissé sa prévision de croissance pour 2026 à seulement 0,4 %. La guerre que Vladimir Poutine voulait maintenir loin du quotidien des Russes est dans tous les foyers. On est loin de l’effondrement mais le Kremlin est en difficulté.

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Finalement, c’est comme si les deux pays se regardaient dans un miroir inversé : en Russie, le pouvoir cherche à dissimuler ses faiblesses et interdit les manifestations. En Ukraine, la société débat publiquement de la manière de gagner contre Poutine et Zelensky plie face à la pression populaire.

Finalement, la force d’une démocratie en guerre ne réside pas dans l’unanimité, mais dans sa capacité à rester contestable. A l’inverse la faiblesse d’un régime autoritaire empêche la contradiction et Vladimir Poutine semble de plus en plus seul au sommet du Kremlin.

Lukas Aubin

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