Annoncé « stabilisé » depuis mercredi, le feu en Gironde a néanmoins contraint plus de 200 000 personnes à être évacuées dans des conditions exceptionnelles. Vincent-Nicolas Delpech, directeur général du CHU de Bordeaux, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce jeudi. Il revient sur la gestion de cette crise hors norme : comment son établissement a pu accueillir en moins de 24h des centaines de patients supplémentaires, et ce qu’il anticipe pour les jours à venir.
Vous avez dirigé plusieurs établissements hospitaliers avant Bordeaux. Avez-vous déjà dû faire face à une crise de cette nature ?
VINCENT-NICOLAS DELPECH : Je suis un vieil hospitalier. J’ai dirigé plusieurs hôpitaux, notamment l’hôpital Necker Enfants Malades, puis un groupe d’hôpitaux parisiens, au plus fort des crises que l’on a pu connaître, notamment les attentats de 2015 et le COVID.
Mais cette crise là à Bordeaux est tout à fait particulière, elle a une dimension hors norme parce qu’elle combine plusieurs facteurs.
Vincent-Nicolas Delpech : « Évacuer 220 000 personnes, c’est une opération très complexe »
Il y a d’abord son ampleur : 220 000 personnes ont été déplacées sur un territoire considérable.
Ensuite l’imprévisibilité de la cause : ce feu n’est toujours pas fixé, on ne connaît pas sa direction ni les territoires qui vont être concernés.
Et enfin, c’est d’une complexité opérationnelle majeure : évacuer 220 000 personnes, des hôpitaux, des résidents en EHPAD, c’est une opération très complexe. C’est cet ensemble qui rend cette crise vraiment très particulière.
« Les CHU sont préparés à la crise, ça fait partie de notre ADN » affirme Vincent-Nicolas Delpech
250 lits ont été créés très rapidement dans votre établissement. Comment avez-vous fait ? Étiez-vous préparé ?
V-N.D. : On est toujours préparé, notamment dans les CHU, à la crise. Ça fait partie de notre ADN, de notre mode d’organisation. On s’entraîne très régulièrement à des plans pour un accueil massif de patients.
Mais là, c’était autre chose. Il a fallu créer, en 24 heures exactement, 243 lits supplémentaires.
Pour cela, il faut deux choses : des ressources humaines médicales et soignantes, et puis une logistique millimétrée. C’est tout un dispositif qui a permis d’armer ces lits supplémentaires.
Ces ressources humaines, vous ne les aviez pas sur le moment. Vous avez lancé un appel aux volontaires, et plusieurs milliers de professionnels de santé ont répondu. Auriez-vous pu vous en passer ?
V-N.D. : Non. Nous sommes au milieu de l’été, beaucoup de professionnels du CHU sont en congé.
« Les hospitaliers sont fatigués par les épisodes caniculaires »
Le plan blanc a été déclenché vendredi, ce qui nous permet de réquisitionner le personnel, mais j’ai préféré faire appel au volontariat.
Les gens doivent se reposer : on a traversé des séquences caniculaires à Bordeaux, les hospitaliers sont fatigués, ils doivent pouvoir prendre leurs vacances.
Ce pari s’est révélé le bon puisque 4 250 volontaires se sont manifestés. Au moment où je vous parle, 430 d’entre eux sont effectivement au travail pour armer les 250 lits.
Quel type de patients devez-vous prendre en charge ? Beaucoup de personnes âgées évacuées d’EHPAD ? Avez-vous mis en place des dispositifs spécifiques ?
V-N.D. : Oui, c’est une crise très particulière dans la mission du CHU. Il y a peu de blessés directs du feu.
Un hub médicalisé a été mis en place dans le Parc des Expositions à Bordeaux
Le CHU de Bordeaux a en charge de s’occuper de tous les sapeurs-pompiers blessés. Nous en avons accueilli beaucoup depuis le début, mais heureusement pas de blessés graves jusqu’ici.
Le vrai sujet de cette crise, c’est d’organiser l’évacuation des patients venant de cliniques, d’hôpitaux ou d’EHPAD.
C’est inhabituel, surtout dans l’ampleur qu’on évoque. Il y a eu 1 100 personnes accueillies dans un hub énorme, le Parc des Expositions de Bordeaux.
Vincent-Nicolas Delpech : « Il y a eu plus de 40 EHPAD évacués, ce qui est énorme »
Il a fallu médicaliser ce hub, puis réorienter ces personnes vers des structures ouvertes en urgence. On ne peut pas accueillir durablement des personnes âgées dépendantes sur des lits de camp dans un hub.
Vous avez notamment dû remettre en service un bâtiment d’EHPAD qui avait fermé il y a quelques semaines seulement ?
V-N.D. : Oui. Nous avions reconstruit un EHPAD à Lormont, et l’ancien bâtiment existait toujours. On voyait bien que le nombre d’évacués allait augmenter et qu’on aurait besoin de lits supplémentaires car il y a eu plus de 40 EHPAD évacués, ce qui est énorme.
Dans la nuit de vendredi à samedi, à 3h du matin, j’ai contacté mon adjoint Jordan Leon, responsable de la gériatrie, et la présidente de la CME, le professeur Nathalie Salles, qui a contacté le docteur Floccia, la responsable des gériatres. Nous avons décidé de rouvrir l’ancien bâtiment.
« Il n’y a pas eu d’augmentation du passage aux urgences à cause de la fumée » affirme Vincent-Nicolas Delpech
Toute la mécanique s’est enclenchée : on a réquisitionné 30 soignants volontaires, il y a eu 24 rotations logistiques pour apporter les lits, les équipements, le linge, les tenues professionnelles, les repas, la pharmacie, et pour faire une remise en eau et en électricité.
À 8h du matin, le hub était informé qu’il pouvait envoyer les résidents, et dès 9h40 les premiers résidents étaient installés.
C’est une mobilisation générale, très organisée, très méthodique, qui permet au système de santé de répondre à des crises de cette ampleur.
Vous l’avez dit, il y a peu de blessés directement liés aux incendies. Observez-vous chez les patients des effets liés à la fumée et une augmentation des problèmes respiratoires ?
V-N.D. : Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Nous avons eu beaucoup d’appels sur le 15, sur la régulation du SAMU, car la population est évidemment anxieuse face à l’impact des fumées qui, cette nuit encore, étaient très fortes à Bordeaux.
2,5 millions de masques FFP2 ont été distribués à la population bordelaise
Mais il n’y a pas eu d’augmentation du passage aux urgences ni de cas de pathologies pneumologiques liées aux fumées.
Je reste prudent : nous suivons jour après jour les indices de qualité de l’air, nous renforçons nos lits de médecine, notamment en pneumologie.
Les masques ont été distribués et les consignes de port du FFP2 pour sortir ont été rappelées à la population. Pour l’instant, ce point est sous contrôle.
Avez-vous assez de masques ?
V-N.D. : Oui. Nous avons distribué 550 000 masques à l’ensemble des professionnels de santé, et 250 000 supplémentaires sont livrés en fin de semaine.
« En situation de crise, il ne faut surtout pas suspendre les activités d’un CHU » explique Vincent-Nicolas Delpech
Par ailleurs, pour la distribution à la population sur l’agglomération bordelaise, le chiffre est de 2, 5 millions, ce qui répond aux besoins.
Cette mobilisation générale a-t-elle eu une influence sur les autres activités habituelles du CHU ? Avez-vous dû déprogrammer des opérations ?
V-N.D. : En situation de crise, il ne faut surtout pas suspendre les activités d’un CHU, d’autant que le CHU fait de la médecine qui n’est faite nulle part ailleurs.
Vincent-Nicolas Delpech : « Cette crise est anxiogène et crée des drames »
Dans la nuit de vendredi à samedi, alors même qu’on armait ces 243 lits supplémentaires et qu’on déployait des médecins et soignants sur le hub, nous avons poursuivi notre activité de recours et réalisé deux greffes, dont une greffe de foie.
Sur la suite de l’été, attendez-vous des séquelles non pas physiques mais psychologiques causées par ces incendies ?
V-N.D. : Oui, nous en sommes convaincus. Cette crise est anxiogène et crée des drames. Quand vous perdez votre maison, vous êtes moralement et psychologiquement touché.
« Ce sont le repos, l’organisation et la solidarité interne qui permettent de durer en phase de crise. »
Nous nous préparons, en lien avec le centre hospitalier Charles Perrens, à renforcer notre offre de soins en santé mentale, avec des psychiatres, des psychologues, des infirmiers spécialisés, pour prendre en charge une demande qui sera, à mon avis, très importante dans les jours et semaines à venir.
Nous sommes le 30 juillet, à la moitié des vacances d’été. Pourrez-vous maintenir un tel fonctionnement exceptionnel si nécessaire ?
V-N.D. : C’est un vrai sujet dans toute crise, tenir dans la durée. Comment faisons-nous pour faire en sorte que le dispositif de la crise puisse s’inscrire dans le temps nécessaire de la crise ?
Cela suppose une organisation des ressources humaines rigoureuse, avec des rotations, que ce soit pour les membres de la cellule de crise qui fonctionnent 24h/24, ou dans les services.
« Il faut renforcer le SAMU et les urgences face aux épisodes caniculaires » alerte Vincent-Nicolas Delpech
Nous avons mis en place une cellule dédiée qui organise ces plannings et veille à ce que volontaires comme permanents disposent du temps de repos nécessaire. Ce sont le repos, l’organisation et la solidarité interne qui permettent de durer en phase de crise.
Il a fait 40°C hier à Bordeaux. Craignez-vous que les fortes chaleurs s’ajoutent aux effets des incendies et provoquent un afflux plus important de personnes âgées ?
V-N.D. : Nous avons observé lors des dernières séquences caniculaires une augmentation d’activité du SAMU et des urgences.
Il faut renforcer ces services car on sait que les conséquences des épisodes caniculaires se font avec un léger décalage de quelques jours, dû aux personnes affaiblies qui arrivent dans nos services.
Une baisse des températures est attendue dans les prochains jours
Nous maintenons donc des moyens de renfort aux urgences et au SAMU. Cela dit, les prévisions annoncent une baisse de température dès la fin de journée et pour les jours suivants, donc on espère que l’impact sera limité.
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Si des auditeurs souhaitent aider votre CHU ou les hôpitaux, que peuvent-ils faire concrètement ?
V-N.D. : Pour les professionnels de santé, une adresse mail générique de soutien est disponible : criserh@chu-bordeaux.fr.
Pour les autres, la ville de Bordeaux recense tous les bénévoles pouvant prêter main-forte sur l’ensemble de l’agglomération et de la Gironde.
La Fondation des Hôpitaux et Brigitte Macron nous ont proposé leur aide, et nous allons recevoir des équipements complémentaires grâce à la Fondation.
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