Incendies : « On est obligé de répartir nos forces pour lutter efficacement contre les feux » explique Eric Durand

Frédéric Munsch/SIPA

Alors que les incendies vont s’intensifier ces prochains jours en Gironde avec le nouvel épisode caniculaire prévu, les Canadairs, ces avions bombardiers d’eau, sont mobilisés tous les jours pour lutter contre la progression des flammes. Éric Durand, pilote de Canadair et secrétaire général adjoint du Syndicat national des personnels navigants de l’aéronautique civile (SNPNAC), était l’invité de la matinale de Radio Classique ce mardi. Il détaille les raisons pour lesquelles seulement deux Canadairs ont été mobilisés en Gironde pour lutter contre les incendies et affirme que ses équipes continueront de se battre avec les moyens qu’elles ont.

 

Seulement deux appareils ont été déployés pour lutter contre ce feu qui a ravagé 42 000 hectares en Gironde alors que la France en compte douze. Comment ça s’explique ?

ÉRIC DURAND : Malheureusement, même si le feu hors norme de la Gironde est le plus gros qu’on ait jamais connu, il y a d’autres endroits en France, notamment dans le Sud-Est, qui nécessitent l’emploi des Canadairs.

On est donc obligé de répartir nos forces au sein de la sécurité civile pour lutter efficacement contre tous les feux qui sévissent actuellement.

Les Canadairs doivent être révisés toutes les 75 heures de vol

Deux, c’est effectivement peu, mais c’est aussi dû au fait que nous n’avons pas l’ensemble des Canadairs et des Dash disponibles. On fait avec ce qu’on a.

Plusieurs appareils sont en maintenance actuellement ?

ÉD. : Oui, tout à fait. La maintenance est obligatoire et normale. Ces avions sont extrêmement sollicités, et comme une voiture, ils doivent passer en révision.

En fonction de l’activité et de la dureté du travail, les révisions sont plus ou moins rapprochées. Pour les Canadairs, c’est toutes les 75 heures de vol.

Éric Durand : « Certaines pièces de Canadair sont quasiment introuvables sur le marché »

Normalement, les visites se font la nuit : les mécaniciens à Nîmes travaillent toutes les nuits, ils font un travail remarquable pour sortir les avions le plus rapidement possible, et le jour, ils gèrent les arrivées et les départs.

Cependant, comme sur une voiture, des pièces cassent parfois. Et c’est là qu’est le vrai problème : certaines pièces de Canadair sont quasiment introuvables sur le marché.

J’imagine que ces 75 heures sont vite atteintes en ce moment ?

ÉD. : Oui, les avions font environ 10 heures de vol par jour. Donc au bout d’une semaine, une semaine et demie, ils rentrent en maintenance. Mais attention, c’est une révision, pas une réparation.

« Les avions ont presque une durée de vie illimitée » affirme Éric Durand

Si tout va bien au cours de la révision, l’avion rentre le soir, la révision est faite dans la nuit, et le lendemain matin, il est prêt à repartir. Il n’y a pas de souci.

Est-ce que cette révision peut vraiment être faite en quelques heures alors que ces appareils ont en moyenne 30 ans ?

ÉD. : Oui, tout à fait. Il n’y a aucun rapport entre l’âge et la durée de révision. 30 ans, pour un avion, ce n’est pas vieux, les avions de ligne ont une moyenne d’âge similaire.

Si les avions sont bien entretenus et que les révisions sont faites à temps, ce qui est le cas, il n’y a aucun souci. Les avions ont presque une durée de vie illimitée.

« Avec la sécheresse des sols, le moindre départ de feu a le potentiel de devenir extrêmement violent »

Mais peut-on dire, au vu de la situation, avec plus de 116 000 hectares parcourus par les flammes depuis le début de l’année selon les chiffres du Premier ministre Sébastien Lecornu, que les Canadairs sont sursollicités cette année ?

ÉD. : Ils sont particulièrement sollicités, mais ils sont faits pour ça. On n’a pas connu en France un été aussi impacté par les incendies depuis très longtemps.

Les années précédentes, on arrivait à juguler un peu plus les incendies, des départs de feu étaient stoppés très tôt par les pompiers sans nécessiter l’intervention des avions.

Mais quand on ajoute la sécheresse des sols et de la végétation, le moindre départ de feu a le potentiel de devenir extrêmement violent.

Des Canadairs sont encore en maintenance hivernale

Cet hiver, on n’a pas pu sortir l’ensemble de la flotte de maintenance hivernale pour des raisons que je ne maîtrise pas totalement, car elles sont propres aux maintenanciers.

Du coup, les mécaniciens sont encore mobilisés sur ces avions et moins disponibles pour les révisions nocturnes.

Mais je sais qu’ils font tout ce qu’ils peuvent avec les moyens limités que leur donne leur direction.

« Les délais d’obtention de pièces détachées s’allongent partout » déplore Éric Durand

C’est quand même difficile à entendre en ce moment que des appareils sont encore en maintenance hivernale.

ÉD. : Oui, c’est difficile. Ça fait trois ans que nous alertons notre direction sur ce sujet.

La direction de la sécurité civile fait également tout ce qui est en son pouvoir pour accélérer la sortie de phase hivernale, mais on se heurte à un système qui n’est même pas spécifiquement français, c’est un système international.

Dans le monde de l’aéronautique, que ce soit la fourniture de pièces détachées ou les matières premières, tout est compliqué à obtenir et les délais s’allongent partout.

« Il faut se battre avec les moyens qu’on a » affirme Éric Durand

On peut en parler des heures, malheureusement, mais l’état de fait est là. Maintenant, il faut surtout penser à toutes ces personnes évacuées en région bordelaise et dans le Var, et se battre avec les moyens qu’on a. On est professionnels, c’est ce qu’on fait.

Justement, quand on parle de pièces de rechange, de quoi s’agit-il concrètement ?

ÉD. : Par exemple, comme sur une voiture où la pompe à eau ou l’alternateur peut lâcher, sur un moteur d’avion, vous pouvez avoir une pompe hydraulique, une génératrice qui tombe en panne, ou une tuyauterie hydraulique qui se casse sous l’effet des sollicitations répétées.

Il faut alors la changer. Il existe des sociétés spécialisées capables de refaire ces pièces, mais ça prend du temps.

En aéronautique, les opérations de maintenance sont beaucoup plus strictes en termes de vérification, pour assurer la sécurité des pilotes en vol.

La sécurité civile alerte depuis trois ans sur le manque de disponibilité des Canadairs

Ça prend du temps, et je suis le premier attristé que ce temps ne soit pas compatible avec l’urgence vécue par les déplacés de la région bordelaise.

On espère que ça ira mieux dans les jours et semaines qui viennent, parce que notre but, c’est d’aller combattre ces feux sur tout le territoire.

Dès le 19 juin, votre syndicat a adressé un courrier à la direction de la sécurité civile, alertant sur le manque de disponibilité des Canadairs cet été. Vous avez alerté assez tôt ?

ÉD. : Oui, ça fait trois ans qu’on alerte. La direction prend en compte nos alertes et nous assure faire tout ce qui est en son pouvoir.

Le ministre de l’Intérieur, M. Laurent Nuñez, l’a dit lui-même : il savait que l’été serait compliqué. La situation a été prise en compte.

Mais aujourd’hui, on est face à des éléments naturels qui nous dépassent. Il y a un moment où il faut se concentrer sur le combat.

« L’entraide européenne est bienvenue et rapide » soutient Éric Durand

Ce qui compte, c’est de limiter et, si possible, d’arrêter les destructions, mais surtout de protéger les populations : c’est l’essence de notre métier.

Si on peut protéger les forêts, on le fera, mais le but est de se défendre au mieux avec les moyens qu’on a.

En parlant de moyens, des renforts humains, terrestres et aériens de pays européens arrivent. Est-ce devenu nécessaire face au manque de disponibilité des Canadairs ?

ÉD. : Ce principe d’entraide européenne existe depuis plusieurs années et il n’est pas dû à un manque de moyens de la France. Il ne faut pas le voir comme ça.

C’est une entraide bienvenue entre pays : cette année, c’est la France qui a besoin d’aide ; les années précédentes, nous sommes allés aider la Grèce, l’Italie.

C’est une évolution très positive. Et quand on voit la rapidité avec laquelle les pays européens sont venus nous aider, le système fonctionne très bien.

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Dans quel état se trouvent vos collègues déployés dans les airs, en Gironde, et même en région parisienne à Fontainebleau ?

ÉD. : On est tous dans le même état : professionnels, avec un système de temps de vol limité qui nous permet de tenir dans la durée.

« Nous sommes tous prêts à en découdre avec les feux de forêt » affirme Éric Durand

En été, on alterne généralement deux jours d’alerte et un jour de repos. Je sors justement d’un jour de repos, je vais être d’alerte deux jours, je serai certainement engagé sur les feux aujourd’hui, je rentrerai ce soir fatigué, je me reposerai, et je repartirai demain.

Le système est résilient. Certains pilotes ont atteint leur limite mensuelle d’heures de vol et ont besoin d’un repos supplémentaire, mais ils sont remplacés par d’autres pilotes qui ont moins d’heures au compteur.

On s’entraîne l’hiver pour ça, c’est l’essence de notre métier, et on est tous prêts à en découdre avec les feux de forêt.

 

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