Mission Tara Polaris : Documenter l’évolution du climat et de l’écosystème dans l’océan glacial, avec Marcel Babin

Sergio Pitamitz / VWPics/SIPA

Le navire hybride de la mission Tara Polaris est parti dimanche 19 juillet du port de Lorient pour une expédition de 18 mois en Arctique. Marcel Babin, océanographe, chercheur au CNRS à l’Université Laval au Canada, et directeur scientifique de la mission Tara Polaris, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce lundi. Il revient sur les enjeux de cette mission qui a pour objectif d’observer l’évolution du climat et de l’écosystème de la banquise en englaçant le navire dans celle-ci.

 

Pouvez-vous nous décrire ce navire ?

MARCEL BABIN : Ce navire a une forme ovale, un peu comme une soucoupe volante : 26 mètres de longueur, 16 mètres de largeur, quatre étages, des formes très arrondies. C’est un navire en aluminium, avec une coque très épaisse, de 2 cm d’épaisseur, conçue pour résister à la pression exercée par la banquise. Il est destiné à être pris dans les glaces et à dériver avec la banquise.

Vous avez visité ce navire ?

M.B. : Plusieurs fois. D’abord en chantier, puis j’ai eu l’occasion d’y dormir à quelques reprises. Je le connais bien.

En quoi va consister cette opération ?

M.B. : C’est une expédition qui va se dérouler sur une vingtaine d’années, destinée à documenter et suivre l’évolution de l’Arctique, qui est la région la plus affectée par le changement climatique.

Marcel Babin : « Nous allons nous lancer à l’aventure de nouvelles frontières de la connaissance »

Nos observations permettront de confirmer les tendances et les impacts du changement climatique, et de les distinguer de la variabilité naturelle du climat.

C’est aussi une expédition qui, en offrant des observations sur l’océan jusqu’à 2 000 mètres de profondeur, sur la glace de mer et sur l’atmosphère, permettra de faire le lien entre la vie, notamment la vie microscopique, et le climat : dans quelle mesure cette vie microscopique influence le climat, et vice versa. Nous allons nous lancer à l’aventure de nouvelles frontières de la connaissance.

Qu’est-ce que l’on sait pour l’instant du pôle Nord ?

M.B. : Beaucoup de choses : la bathymétrie, la topographie des fonds marins, l’étendue de la banquise depuis les premières expéditions du Fram au XIXe siècle, les courants marins, …

« La banquise a diminué de 40% sur les 40 dernières années » explique Marcel Babin

On a consacré beaucoup d’efforts à la compréhension de l’atmosphère, de la banquise et de la circulation océanique. La biologie a aussi été étudiée, mais certainement avec moins d’emphase que ce que nous avons l’intention de faire.

Ce pôle Nord se réchauffe plus vite que prévu. La banquise diminue-t-elle en volume ?

M.B. : Oui. En étendue, elle a diminué de près de 40 % sur les 40 à 45 dernières années. Son volume a également diminué, tout comme sa présence saisonnière.

La glace fond chaque année sur les deux tiers de son étendue, de plus en plus tôt dans l’année, tandis que la reformation à l’automne se produit de plus en plus tard. On a donc des zones ouvertes, sans glace, pendant des périodes de plus en plus longues.

La montée des eaux est due à la fonte des glaces terrestres

Et si on suit le raisonnement de la glace qui fond, est-ce que ça implique forcément une montée des eaux ?

M.B. : Non, ce phénomène se produit lorsque les glaces terrestres, celles qui ne sont pas dans l’océan, fondent et déversent des quantités d’eau supplémentaires dans les mers. Pour la glace de mer, ce n’est pas le même effet.

En revanche, il y a beaucoup d’autres effets. D’abord sur la lumière : la glace de mer et la neige qu’elle transporte constituent un réflecteur très efficace, une sorte de climatiseur.

Cette fonte des glaces est dangereuse pour l’écosystème de l’océan

Ensuite, c’est un écosystème : une plateforme pour certains animaux, un refuge pour d’autres, comme les larves de poissons, les microbes, les algues accrochées à la banquise. Et quand la glace fond, cela a un impact sur les propriétés physiques de l’océan.

Le pôle Nord est assez proche de l’Europe. Ce réchauffement a-t-il une incidence sur nous ? En France, on vient de traverser trois canicules en deux mois et des records de chaleur.

M.B. : Oui. Dans l’hémisphère nord, tout est interconnecté par les courants atmosphériques et marins. Bien que géographiquement l’Arctique soit éloigné, ce qui se déroule à nos latitudes a un impact sur les hautes latitudes, et vice versa.

Marcel Babin : « Il y a une forte connexion entre l’Arctique et l’Europe »

Ceci est notamment dû à ces courants qui sont de plus en plus modifiés avec le réchauffement climatique dans leur trajectoire, leur intensité, et la quantité de chaleur qu’ils transportent.

Et selon où l’on se trouve, cet impact diffère entre l’Amérique du Nord et l’Europe. J’aurais tendance à dire que la connexion avec l’Arctique est plus forte en Europe, qui est donc plus vulnérable dans ce contexte.

Qu’est-ce que vous pourriez découvrir sur ce pôle Nord ? 

M.B. : C’est vraiment aux frontières, du temps ou de l’espace, qu’on s’attend à faire des découvertes. C’est en étant présent durant toutes les saisons, et notamment l’hiver, une saison mal connue en Arctique car peu fréquentée.

« L’écosystème reste vivant durant la nuit polaire »

Il y a beaucoup de phénomènes qui animent la vie durant cette période de l’année. L’écosystème n’est pas endormi durant la nuit polaire : il est vivant, il réagit même au cycle de lumière de la Lune. Les larves de poissons, le zooplancton et les crevettes sont très actifs et effectuent des migrations verticales en fonction de cette lumière ténue.

Du côté de l’espace, nous attendons des découvertes à l’échelle du tout petit : documenter les conditions dans lesquelles les microbes, les microalgues et les très petits organismes vivent au sein de la glace de mer.

Cette glace est comme une éponge dont les alvéoles seraient remplies d’eau très salée, et c’est dans ces petites poches que vivent ces organismes. Ils viennent s’y réfugier en hiver pour réensemencer l’océan au printemps.

Aucun déchets du navire ne seront rejetés dans l’environnement

Combien de personnes y a-t-il à bord pour cette première mission ?

M.B. : 12 personnes : six membres d’équipage et six scientifiques.

Comment se prépare la cohabitation dans cette station ?

M.B. : On s’y prépare depuis très longtemps. La conception du navire et le programme scientifique ont été définis depuis 2018. Chaque membre d’équipage sait ce qu’il a à faire chaque jour, avec des jours de congé aménagés. Les tâches ont été définies par 35 laboratoires environ impliqués dans le programme.

Il a fallu aussi préparer le navire lui-même : installer les équipements scientifiques, apporter le matériel consommable pour conserver les échantillons et réfléchir à la gestion des déchets, afin de ne rien rejeter dans l’environnement.

« C’est un milieu isolé avec des conditions extrêmes » affirme Marcel Babin

Les équipages ont également été entraînés. Les six scientifiques travailleront à plein temps sur la science mais participeront aussi à la vie à bord, et les membres d’équipage contribueront aux activités scientifiques.

On compare souvent ce projet à la Station spatiale internationale. Vivre dans l’isolement, c’est aussi un travail de préparation.

M.B. : Oui. C’est un navire agréable à vivre, mais pas très grand, on peut finir par se sentir un peu enfermé. D’où l’importance de pouvoir aller dehors, ce qui est plus difficile sur la Station spatiale internationale.

Les ours polaires sont le principal danger

Tout le monde pourra sortir, participer aux activités scientifiques, s’aérer, faire un peu d’exercice. C’est un milieu isolé, avec des conditions extrêmes durant la nuit polaire et beaucoup d’inconnues, surtout pour le premier équipage, qui va découvrir le comportement du navire et les risques associés.

Quels risques avez-vous anticipés ?

M.B. : L’un des risques importants est lié à la présence d’ours polaires. Travailler en Arctique implique toujours de composer avec eux. On sort toujours protégé, armé et accompagné, jamais seul, avec au moins une personne en surveillance, car l’ours polaire est un incroyable prédateur qui sait s’approcher sans se faire voir.

« Nous allons laisser la station s’englacer dans un emplacement choisi précisement »

Ensuite, on va observer le comportement du navire dans la glace. La glace est extrêmement mobile. La banquise fait en moyenne 1,5 à 2 mètres d’épaisseur, mais on y observe des crêtes de compression, des endroits où les plaques convergent et forment des sortes de chaînes de montagnes pouvant atteindre 20 mètres d’épaisseur.

On peut se retrouver près d’une telle crête, ce qui peut donner de la gîte et être inconfortable. Nous allons donc bien choisir l’emplacement où nous laisserons la station s’englacer, en espérant que la banquise reste stable.

Comment passe-t-on ses jours de congés sur la Tara Polar Station ?

M.B. : L’équipage d’hiver compte 12 personnes, une par cabine. Avoir du temps seul est essentiel. On peut lire, communiquer avec ses proches.

« Il fait une nuit profonde durant deux à trois mois l’hiver » explique Marcel Babin

Ensuite viennent les activités collectives : jeux de société, films partagés, moments communs. Et bien sûr, aller dehors, faire du ski, prendre l’air, même si durant la nuit polaire, il y aura des périodes où il fera très froid.

Il fera froid et il fera nuit.

M.B. : Au pôle Nord, la nuit polaire dure presque six mois, ce qui ne signifie pas qu’il fait nuit noire en permanence. Le soleil est toujours sous l’horizon, mais il ne fait pas toujours nuit profonde.

Durant deux à trois mois, c’est la nuit profonde à toute heure de la journée. En marge de la nuit polaire, autour du midi solaire, on commence à avoir un crépuscule, un peu de lumière.

A lire aussi

 

Que faire lorsqu’on tombe sur un ours ? 

M.B. : Ça n’arrive pas souvent, c’est la première chose à dire. La première réaction, c’est de retourner à la station. On ne dérange pas les ours et on ne s’entête pas. On est armé, mais les armes sont le tout dernier recours.

Si l’ours s’approche et qu’on ne peut pas rentrer, on commence par faire du bruit, puis éventuellement des tirs de semonce. Utiliser son arme contre un ours reste quelque chose qui arrive très rarement.

 

Retrouvez toute l’actualité Société