L’incroyable odyssée de l’explorateur Paul-Emile Victor qui fit connaitre l’Arctique aux Français : l’expédition qui bascula du rêve au cauchemar

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Avant de devenir l’un des grands noms de l’exploration polaire, Paul-Émile Victor n’était qu’un jeune homme cherchant sa voie dans le Paris des années 1930. Fils d’industriels du Jura, il quitte sans regret la perspective d’une vie confortable pour rejoindre la capitale et suivre des cours d’ethnographie. Mais il comprend rapidement que la théorie ne suffira pas et l’ailleurs l’appelle.

Au 20e siècle, les pôles demeurent parmi les derniers territoires documentés. Paul-Émile Victor, fasciné par ces régions extrêmes et peu explorées, rêve d’une mission qui lui permettrait d’observer un peuple à peine connu : les Ammassalimmuit de la côte est du Groenland. Il contacte alors le commandant Charcot, figure majeure des expéditions polaires françaises, et obtient un rendez-vous. L’audace paie : Charcot accepte d’embarquer ce jeune ethnographe encore inexpérimenté.

En 1934, Paul-Émile Victor et trois compagnons sont déposés dans le district d’Ammassalik, où ils passeront près d’un an. L’hiver arctique met les hommes à rude épreuve. Loin de Paris, l’explorateur abandonne ses certitudes et apprend une nouvelle manière de vivre : il chasse, se nourrit de viande de phoque, manie le traîneau à chiens, découvre la solidarité qui unit les familles inuites. Il s’initie aussi à la langue locale et commence un travail ethnographique d’une ampleur inattendue : chants, récits, observations du quotidien, portraits dessinés… Son regard, encore empreint de naïveté, devient progressivement celui d’un chercheur.

Paul-Émile Victor traverse le Groenland, un pari insensé

Cette première expérience le transforme profondément. Ici, les gestes sont plus importants que les théories, et l’adaptation devient une question de survie. Paul-Émile Victor découvre également les ambiguïtés de la présence occidentale dans l’Arctique : fascination pour les traditions inuit mais prise de conscience d’un monde déjà fragilisé par la modernité.

À son retour en France, Paul-Émile Victor entreprend de convaincre les autorités scientifiques et les mécènes de financer une mission plus ambitieuse : traverser la calotte glaciaire du Groenland en traîneau à chiens. En 1936, avec trois compagnons, il se lance dans cette expédition qui deviendra l’un des grands récits polaires français.

Le voyage s’avère d’une violence extrême. Pendant des semaines, le groupe progresse dans un désert blanc, affrontant blizzard, froid mordant, maladies intestinales et fatigue chronique. Les chiens s’effondrent les uns après les autres. La moindre erreur peut être fatale. Pourtant, après plus de six semaines d’efforts, les hommes atteignent la côte est du Groenland. Épuisés, mais victorieux.

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Cette traversée, largement médiatisée à leur retour, propulse Paul-Émile Victor sur le devant de la scène. Mais lui choisit de rester un an de plus au Groenland. Il s’installe chez une famille inuit, partage son existence et approfondit un travail scientifique devenu aussi une immersion humaine.

Paul-Émile Victor, porte-voix des pôles, mais aussi des premières alertes sur la fragilisation de l’environnement

L’hiver suivant est particulièrement difficile. La nourriture manque, les maladies circulent. Paul-Émile Victor tombe gravement malade et apprend la nouvelle du naufrage du « Pourquoi Pas ? », qui emporte le commandant Charcot et son équipage. Lorsqu’il reprend le chemin de la France, en 1937, il n’est plus le jeune ethnographe hésitant des débuts, mais un observateur d’un monde dont il a perçu la fragilité.

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La suite de sa vie sera marquée par le même mélange de passion, de rigueur scientifique et de sens du récit. Après la guerre, Paul-Émile Victor fonde les Expéditions polaires françaises, structure qui coordonnera pendant plusieurs décennies la recherche française en Arctique et en Antarctique. Il devient aussi un vulgarisateur talentueux : livres, conférences, films… Il se fait le porte-voix des pôles, mais aussi des premières alertes sur la fragilisation de l’environnement.

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Il s’éteint en 1995 à Bora-Bora, où il vivait depuis plusieurs années. Il laisse derrière lui des centaines d’articles, une soixantaine d’ouvrages et un héritage scientifique considérable. Surtout, il demeure l’une des figures qui ont contribué à faire entrer la connaissance du monde polaire dans l’imaginaire collectif français. À rappeler que la curiosité, lorsqu’elle est guidée par l’humilité, peut devenir une forme d’humanisme.

Franck Ferrand

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