Incendies en France : « Pour des feux de très grande ampleur, il est difficile de savoir précisément l’endroit où ils se trouvent », explique Christophe Chantepy

Frédéric Munsch/SIPA

Depuis mercredi dernier, un incendie d’une ampleur exceptionnelle ravage la Gironde : au moins 42 000 hectares ont été parcourus par les flammes, et plus de 3600 dans les Landes. Christophe Chantepy, expert en défense des forêts contre les incendies au sein de l’Office national des forêts (ONF), était l’invité de la matinale de Radio Classique ce lundi. Il détaille le rôle de l’ONF dans les incendies et souligne la difficulté d’estimer en temps réel l’avancée des feux et leur étendue exacte. 

 

Est-ce que vos équipes interviennent aux côtés des pompiers ?

CHRISTOPHE CHANTEPY : Pas directement. Le travail de l’ONF est essentiellement un travail de prévention et de surveillance.

On a un très gros travail de patrouillage des forêts, pour aller sensibiliser le public, contrôler la réglementation, notamment les interdictions d’emploi du feu, de travaux ou de pénétration dans les massifs.

On fait aussi de la primo-intervention sur les feux naissants avec certains de nos véhicules qui sont équipés de 600 litres d’eau, dans l’attente de l’arrivée des pompiers,

L’ONF accompagne les pompiers dans la connaissance du terrain

Une fois que le feu est actif, nous avons des missions d’accompagnement et d’appui au commandant des opérations de secours. Nos techniciens de terrain connaissent bien le site : ils peuvent guider les moyens de secours, établir des cartographies, et contribuer à anticiper la progression du feu. Mais nous ne faisons pas de lutte directe.

Vous dites bien connaître le terrain, mais concrètement, qu’est-ce que ça signifie ?

C.C. : Connaître le terrain, c’est savoir quelles voies d’accès et quelles pistes sont carrossables pour les camions-citernes feux de forêt, afin qu’ils puissent avancer au plus près pour mener les attaques.

C’est aussi identifier les points d’eau pour alimenter ces camions.

Christophe Chantepy : « C’est une fois le feu éteint qu’on obtient son étendue précise »

Il faut également connaître les vulnérabilités du territoire : les peuplements forestiers n’ont pas la même composition, le même âge, ni le même comportement face au feu.

Et enfin, c’est connaître les enjeux à protéger, comme les habitations, les installations classées, etc.

Sur un incendie de plus de 42 000 hectares comme celui de Gironde, comment se passe ce travail de cartographie, sur le plan matériel et temporel ? Faut-il actualiser les données presque heure par heure ?

C.C. : Sur des très grands feux comme celui-là, qui dégagent énormément de fumée, il est difficile de savoir précisément où se trouve le feu sur plusieurs dizaines de kilomètres de périmètre.

« Après deux mois sans pluie et trois canicule, tout type de peuplement peut brûler »

On le fait avec une combinaison de moyens : l’ONF accompagne les pompiers au sol pour identifier les zones déjà parcourues par le feu ; la sécurité civile s’appuie sur des avions de surveillance, notamment le Bengale, pour survoler et localiser le front ; les pompiers effectuent quotidiennement des reconnaissances en hélicoptère Dragon et au sol, ils sont sur les flancs pour lutter.

C’est la synthèse de tout cela qui permet au commandant des opérations de secours d’avoir la situation tactique la plus précise possible.

Mais sur un feu de plus de 40 000 hectares en phase active, il reste difficile d’avoir une image complète en temps réel.

C’est souvent une fois le feu éteint qu’on obtient une surface précise, avec la distinction entre zones parcourues et zones effectivement brûlées. Le chiffre de 42 000 hectares évoqué jusqu’ici sera donc forcément affiné.

Le ministre de l’Intérieur a parlé d’une situation exceptionnelle. C’est également le sentiment de vos équipes sur le terrain ?

C.C. : Oui. Si on prend du recul au niveau national, après deux mois sans pluie et trois canicules à plus de 40°C, on constate que tout type de peuplement peut véritablement brûler, et pas seulement en Gironde.

« Rien que sur le début d’année, on a déjà quasiment pulvérisé la moyenne habituelle » affirme Christophe Chantepy

L’historique de ce début d’année, notamment du mois de juillet, nous montre que, que ce soit dans le Var, les Pyrénées-Orientales, le Diois, la Drôme ou en région parisienne, des feux de plus de 2 000 hectares sont possibles partout.

Quatre-vingts départements ont connu un feu de plus de 10 hectares, ce qui est notable.

Et globalement, au-delà de l’incendie de Saumos qui représente à lui seul plus de la moitié des surfaces parcourues, rien que sur l’ensemble du début d’année, on a déjà quasiment pulvérisé la moyenne habituelle : les surfaces sont trois à quatre fois supérieures à celles de 2025, et nous avons dépassé celles de 2022 qui était pourtant une année de référence.

Revenons sur cet incendie en Gironde, parti mercredi : il y a eu plus de 3 000 hectares parcourus en 24 heures, 42 000 aujourd’hui. Comment l’expliquer ? Pourquoi cette forêt des Landes est-elle si vulnérable ?

C.C. : Les facteurs qui permettent l’éclosion et la propagation des feux sont multifactoriels et hiérarchisés.

La continuité du combustible est un facteur clé dans la propagation du feu

Le plus important, c’est le niveau de sécheresse de la végétation. Compte tenu des épisodes caniculaires et de l’absence de pluie, la teneur en eau des végétaux est actuellement très basse en France.

Le deuxième facteur, ce sont les conditions météorologiques en température, en hygrométrie, en vent, qui ont été particulièrement difficiles lors des premiers jours de l’éclosion du feu de Saumos.

Vient ensuite la quantité de combustible, qui est cette année particulièrement importante dans les Landes et en Gironde : un hiver pluvieux et un printemps doux ont favorisé un fort développement de la végétation, qui était bien verte en mai avant de devenir très vulnérable avec la sécheresse.

« L’essence du massif landais présente une combustibilité élevée » explique Christophe Chantepy

La continuité du combustible est également un facteur clé : plus le combustible est continu, plus le feu se propage facilement de proche en proche.

C’est une caractéristique marquée du massif landais, qui est un très grand massif résineux avec peu de discontinuités, notamment agricoles. On a une très grande entité, ce qui participe à cette vulnérabilité.

Enfin, on a des facteurs secondaires comme la topographie, la nature de l’essence et son adaptation aux situations.

On a une diversité d’essence assez faible dans le massif landais, mais c’est à relativiser car elle est très adaptée aux conditions difficiles d’un sol sableux, hydromorphe car humide en hiver et sec en été. On a peu d’essences qui s’adaptent à cela, mais elle peut présenter une combustibilité élevée.

Les massifs forestiers des autres régions françaises sont cloisonnés par l’agriculture

Cela dit, par rapport à tous les facteurs précédemment évoqués, le point principal reste bien la sensibilité de la végétation et la continuité du combustible, et c’est sur ce volet là que le massif landais est fragile.

Est-ce que on retrouve cette continuité du massif landais ailleurs en France ?

C.C. : Le massif landais est le plus étendu en surface d’un seul tenant en Europe, ce qui le rend particulièrement concerné.

On a d’autres grands massifs en France, notamment dans les Alpes et les Pyrénées, mais leur degré altitudinal les rend a priori un peu moins exposés aux feux, bien que 2026 nous montre que des forêts d’altitude à plus de 1 000 mètres brûlent malheureusement très bien, avec en plus une accessibilité très difficile qui complique la lutte.

« Le feu convectif est très erratique et peut aller dans toutes les directions » souligne Christophe Chantepy

Dans les autres régions françaises, la part de l’agriculture est plus forte, ce qui cloisonne le massif forestier : les terrains agricoles représentent souvent une zone où le combustible est réduit, ce qui permet aux feux de perdre en intensité et aux pompiers de s’y appuyer pour lutter dans de meilleures conditions de sécurité.

Un mot revient souvent avec cet incendie en Gironde : le feu convectif. On parle même d’un 6e niveau pour les pompiers. Pouvez-vous nous expliquer concrètement ce que c’est ?

C.C. : Un feu devient convectif quand, par la puissance qu’il dégage, il crée une colonne de fumée, une colonne de convection, qui monte dans les strates de l’atmosphère et génère sa propre météo, son propre vent.

Cela en fait un feu très erratique, qui se déplace de manière inhabituelle. Classiquement, un feu est guidé par la topographie et le vent ambiant. Un feu convectif, lui, peut aller dans toutes les directions.

« La végétation devient chaque année de plus en plus vulnérable »

Dans cette colonne de convection, la puissance générée propulse des morceaux de matière ligneuse en combustion, ce qu’on appelle des brandons incandescents et qui sont l’équivalent de braises, qui peuvent être projetés dans toutes les directions et provoquer autant de nouveaux départs de feu simultanés.

Cela crée une immense difficulté pour les forces au sol comme pour les forces aériennes, notamment parce que la fumée est un obstacle majeur pour les pilotes des avions bombardiers d’eau.

Ce type de feu convectif, est-ce que vous redoutez qu’il devienne plus fréquent ?

C.C. : Au-delà de le redouter, on le constate déjà. L’année passée, sur le feu de Ribaute dans l’Aude, on a eu des colonnes de fumée très importantes avec une phase convective.

« Il faut diversifier les essences des massifs » affirme Christophe Chantepy

On redoute effectivement une plus grande fréquence et récurrence de ces feux, parce que leur puissance est liée à la quantité de matière et à son état de sécheresse, et avec le changement climatique, on observe des étés de plus en plus chauds et secs.

La végétation devient chaque année plus vulnérable et, quand elle est présente en grande quantité, elle est propice à des feux qui partent plus rapidement et deviennent plus puissants, jusqu’à atteindre parfois ce stade convectif.

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Faut-il changer quelque chose dans la gestion des Landes pour éviter de nouveau ce type d’incendie géant ?

C.C. : Il y a deux sujets distincts. D’abord, la reconstitution des zones brûlées : il est souvent nécessaire d’attendre, afin d’analyser comment se comporte la régénération naturelle et d’explorer la possibilité de diversifier les essences, dans le contexte du feu de forêt, mais aussi et surtout du changement climatique. Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

Il faudra davantage cloisonner le massif landais pour éviter des incendies aussi importants

Ensuite, il y a la gestion de l’existant : le massif landais présente une vulnérabilité liée à la continuité de son peuplement et la nature de son essence.

On ne va pas pour autant retirer une essence résineuse bien en place pour la remplacer par une autre dont on ne maîtrise pas l’adaptation au sol, d’autant plus que les échecs de plantation sont fréquents.

Ces résineux sont bienvenants et la question de leur renouvellement se posera en temps voulu. En revanche, sur la question de la continuité, cloisonner davantage le massif reste une piste à envisager sérieusement.

 

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