« On assiste à une hécatombe dans les maisons de retraite » et les Ehpad, dénonce Philippe Juvin

Philippe Juvin était l’invité de la matinale de Renaud Blanc. Le chef du service des urgences de l’hôpital Pompidou à Paris a dénoncé « l’empilement des strates administratives » qui nuirait « à la lutte contre le virus ». Le maire de La Garenne-Colombes veut que l’Etat s’appuie sur les élus locaux, « des gens efficaces, qui ne s’encombrent pas de complications et d’ego ». Il s’est aussi dit en faveur du port généralisé de masques artisanaux.

 

« On assiste à une hécatombe dans les maisons de retraite », a déploré Philippe Juvin

« L’empilement des strates administratives, des sous-chefs et des petits-chefs, des ordres et des contre-ordres, nuit à la lutte contre le virus ». Philippe Juvin a durement mis en cause le fonctionnement de l’administration de la santé en cette période d’épidémie. « Il faudra faire (son) bilan très sévèrement après la crise », a jugé le chef des urgences de l’hôpital Pompidou (Paris), qui réclame de « l’agilité » dans les prises de décisions politiques. L’homme, qui est aussi maire (LR) de La Garenne-Colombes, réclame que l’Etat s’appuie sur les élus locaux, notamment pour penser sa stratégie de dépistage.

 

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« Il y a 36.000 maires en France. Ils ont une connaissance intime du terrain, savent où sont les bonnes volontés. Ce sont des gens efficaces, généralement débrouillards et qui ne s’encombrent pas de complications et d’ego qui, parfois, nuisent à la bonne administration du pays ». Il a toutefois fixé une condition à l’implication des maires dans la crise sanitaire, à savoir une bonne connaissance des « avis autorisés », comme ceux de leur ARS (Agence régionale de santé) ou des médecins, pharmaciens, biologistes de leur commune.

 

 

« On assiste à une hécatombe dans les maisons de retraite », a dénoncé Philippe Juvin. Pour rappel, d’après le ministère de la Santé, 3237 résidents d’Ehpad ou de centres médico-sociaux ont été emportés par le coronavirus depuis le 1er mars. « Les mesures devraient être prises de manières beaucoup plus dynamiques et soutenues pour protéger les Ehpad. Il faudrait tester la totalité des pensionnaires et pas simplement en attendant le premier cas ».

 

25% des résidents et 50% du personnel d’un Ehpad de La Garenne-Colombes infectés par le coronavirus

C’est pourtant la doctrine actuelle prônée par le ministre de la Santé, Olivier Véran, qui doit « gérer la pénurie de matériel et des tests », dont il ne serait pas responsable, aux yeux du médecin anesthésiste-réanimateur. « Dès lors que la moitié des cas de cette maladie sont asymptomatiques, forcément, si vous attendez qu’un cas apparaisse avec des signes, c’est que la maladie a déjà gagné l’Ehpad ». Philippe Juvin n’a d’ailleurs pas attendu les directives du ministère de la Santé pour tester l’ensemble des résidents et du personnel des 2 Ehpad de la ville qu’il administre.

 

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« Tout le monde a été testé, avec des résultats plutôt encourageants. La première Ehpad montre moins de 25% des résidents infectés, certains de façons asymptomatiques. Ces résidents, nous les avons isolés pour éviter qu’ils en infectent d’autres. Quand à la 2e maison de retraite, j’attends les résultats aujourd’hui », a-t-il précisé. Le taux de contamination du personnel de ces deux centres est, lui, plus élevé. 50% des soignants au contact des patients sont touchés. S’ils n’ont pas de symptômes, « ils peuvent continuer à travailler à certaines conditions », a indiqué le maire de La Garenne-Colombes.

 

 

Pour remplacer les salariés malades, Philippe Juvin assure que la réserve sanitaire suffit et que des réaffectations d’agents municipaux peut palier le manque de main-d’oeuvre dans les Ehpad. « J’ai envoyé du personnel des crèches ; des infirmières qui sont venues en support dans les maisons de retraite. Nous avons des marges de manoeuvre et des troupes. Simplement, il faut le décider. Tout le sujet est là ; un sujet très français ».

 

Philippe Juvin estime être « à une période des plus périlleuses de l’épidémie »

« La situation n’est pas hors contrôle, mais elle reste préoccupante ». Le chef des urgences de l’AP-HP Georges-Pompidou (Paris) a aussi fait état de la situation de l’hôpital où il officie, répertoriant « beaucoup de monde qui vient aux urgences pour des suspicions de Covid depuis plusieurs jours ». L’hôpital disposerait de lits de réanimation, « à la fois parce que, malheureusement, quelques uns de nos patients sont décédés » mais aussi parce que « d’autres en sont sortis » guéris. Seulement, Philippe Juvin a observé un flux de patients arrivant aux urgences « pour des pathologies qui n’ont pas été soignées depuis 3 semaines, et qui sont parfois extrêmement avancée et inquiétante ».

 

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Le manque de suivi des maladies chroniques des Français, ne se rendant plus à l’hôpital de peur d’être infecté, est une des craintes des pouvoirs publics. « Il faut que les gens comprennent qu’ils doivent continuer de soigner leurs pathologies chroniques ». Afin d’éviter l’arrivée d’une 2e, voire d’une 3e vague, Philippe Juvin a exigé le respect strict du confinement et a déploré le relâchement constaté dans certaines grandes villes, comme à Paris, dont la municipalité interdit depuis ce jour la pratique du sport en plein air, jugée abusive, la journée.

 

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« Tout cela est absurde, on leur a dit déjà depuis 2 semaines que le risque était grand. On est à une période que je qualifie probablement des plus périlleuses de l’épidémie, dès lors que les gens vont avoir l’impression que les choses vont mieux, alors qu’en même temps, la menace est toujours là. Il suffit que pendant 2-3 jours, les gens se déconfinent n’importe comment, pour qu’automatiquement, 5-10 jours plus tard, nous ayons des gens qui arrivent en masse en réanimation ».

 

L’épidémie ne disparaîtra pas tant que 60% à 70% de la population ne sera pas immunisée

Dans la droite lignée de son collègue Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Tenon (Paris) et qui craignait récemment à notre micro « un effet Coupe du monde », Philippe Juvin a estimé que le déconfinement devra être « organisé, progressif et graduel ». Il faudra qu’il s’accompagne « d’un testing de l’ensemble de la population ». Cela suppose un nombre de tests suffisants. Une problématique que l’on peut résoudre, à condition de prendre des décisions « qui ne seront pas absolument parfaites sur le papier ».

 

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« Le test, on peut le faire de multiples manières. Il y a les fameux tests PCR. Demain, il y aura des tests immunologiques, moins performants mais c’est mieux que rien. Les Chinois, eux, prenaient des scanners qu’ils mettaient dans des camions et se baladaient avec dans les rues. Les gens faisaient des scanners, recherchant les signes de la maladie ». Les tests à grande échelle pourraient permettre de répondre à « une des questions fondamentales pour comprendre l’évolution de la maladie », soit le pourcentage de la population actuellement immunisée, pour l’heure inconnu.

 

 

« Dans une maladie comme celle-ci, il ne faut pas s’attendre à la disparition de l’épidémie avant de 60% ou 70% de la population ne soit immunisée », a-t-il prévenu. Philippe Juvin s’est aussi dit favorable au port, dès maintenant, de masques artisanaux ou de foulards lors des sorties indispensables. Pas question de distribuer des masques chirurgicaux ou FFP2 à la population, pour le moment toujours réservés aux personnels de « 1ère ligne« .

 

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Il n’y aura pas un nombre suffisant de masques avant la fin du mois de juin, a prévenu Olivier Véran. « C’est mieux que rien », a relativisé Philippe Juvin, qui toutefois s’est dit « perplexe quant à ces dates lointaines ». « Quand je vois que certaines régions arrivent à acheter des masques, je ne comprends toujours pas pourquoi l’Etat est en grande difficulté pour en acheter », a-t-il conclu.

 

Nicolas Gomont

 

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