« J’aurais choisi d’autoriser la chloroquine », affirme Luc Ferry

Hubert Védrine et Luc Ferry étaient les invités de la matinale de Renaud Blanc ce lundi 6 avril. Les deux anciens ministres ont estimé le langage guerrier inadapté à l’épidémie de coronavirus. Hubert Védrine a prévenu qu’il y aurait une « bataille féroce » pour la relance de l’économie après la « propagation foudroyante du virus ». Luc Ferry a lui plaidé pour une « mutualisation des investissements » mais pas des dettes, pour éviter que « l’Italie se retrouve dans la situation de la Grèce il y a 10 ans ».

 

La logique guerrière d’Emmanuel Macron, une « mauvaise stratégie » pour Luc Ferry

« C’est une expression grotesque ». Hubert Védrine, invité à converser ce matin avec le philosophe Luc Ferry sur Radio Classique, a vivement rejeté l’idée de qualifier la lutte contre le coronavirus de « 3e Guerre mondiale », comme certains le font dans la droite ligne de la rhétorique guerrière d’Emmanuel Macron. « Je rappelle juste d’un point de vue historique, que certaines journées de 1917, on a compté plus de 27.000 morts. On n’en est pas là », a affirmé Luc Ferry.

 

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« Le but, c’est de faire taire les critiques, de faire bloc derrière le chef de l’Etat. C’est une mauvaise stratégie », a-t-il cinglé. « La vraie différence, c’est que ce qui se passe en ce moment est sans précédents. C’est la 1ère fois que l’humanité toute entière a peur de la même chose. Alors que même la 2nde Guerre mondiale n’était pas complètement mondiale. Ce terme (de 3e Guerre mondiale) ne sert à rien, c’est une exagération dans le vide », a insisté Hubert Védrine, qui partage ainsi la vision de Luc Ferry de la crise sanitaire. Mais le discours est de plus en plus alarmiste et dramatise la situation et les critiques contre les gouvernements vont bon train.

 

 

Faire le bilan de leurs actions est nécessaire pour Hubert Védrine, mais le moment choisi n’est pas adéquat. « Je ne pense pas qu’il faille critiquer ceci et cela. Cela sera utile quand on commencera à sortir, par paliers, du confinement. Il faudra évaluer systématiquement les décisions, les comportements de chacun des individus de la planète, en commençant évidemment par la Chine, et le comportement des institutions comme l’OMS ou le G7″.

 

A la place d’Olivier Véran, Luc Ferry aurait autorisé l’hydroxychloroquine

Si Luc Ferry a dit partagé l’état d’esprit de l’ancien ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac, il ne s’est tout de même pas abstenu de viser le gouvernement. « La 1ère erreur, c’était la tenue du premier tour des élections municipales. C’était catastrophique », a-t-il lâché, estimant que cet épisode de la crise pouvait faire perdre en crédibilité la parole politique. « Je pense que c’est le grand danger. La ligne de conduite du gouvernement serait de dire systématiquement la vérité. Dire : il est possible que les cours reprennent à l’école début mai, ce n’est pas vrai. Donc il faut arrêter de dire cela, si cela oblige à se déjuger après. C’est très gênant ». Hubert Védrine a ensuite élargi la problématique soulevée par l’ancien ministre de l’Education nationale.

 

 

« Avant même l’arrivée du virus, rappelez-vous que nous sommes dans une période grave de crise des démocraties représentatives, dans lesquels les gens ne veulent plus être représentés, ont une confiance très faible dans les gouvernements. D’où les inquiétudes dans un certain nombre de commentaires que la Chine puisse démontrer la supériorité de son système », a-t-il craint.

 

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Beaucoup de critiques se concentrent contre la stratégie adoptée par l’exécutif avec l’hydroxychloroquine, l’anti-inflammatoire conseillé par le désormais médiatique professeur Didier Raoult. Luc Ferry a pris parti sur cette affaire au micro de Renaud Blanc. « Si j’étais à la place d’Olivier Véran, j’aurais choisi de l’autoriser. Je serais sur la « ligne Douste-Blazy », parce que je pense que le médicament est connu comme le loup blanc depuis 70 ans, comme les effets secondaires sur les cardiaques ».

 

 

« La plupart des reproches faits à l’Europe sont infondés » pour Hubert Védrine

« Le professeur Raoult a dit clairement qu’il fallait toujours pratiquer un électrocardiogramme et mesurer le taux de potassium. Tout le monde le sait. Il y a un grand risque à ne pas le prescrire car si on s’aperçoit avec les études qu’il y a un effet, ceux qui auront été interdits de le prescrire seront en très grande difficulté ». Le politologue a aussi mis en avant les risques d’auto-médication « désastreux » que cela engendrerait. « Didier Raoult est un original et en même temps, c’est un très grand scientifique. Et on sait que les études qu’il a faites sont scientifiquement critiquables. Je le sais. Mais, l’art politique, c’est de décider même dans l’incertitude », a-t-il rappelé. Hubert Védrine ne l’a pas démenti.

 

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« Il faudrait l’autoriser au début, lorsque les premiers symptômes apparaissent, puisqu’après on nous a expliqué que cela n’avait pas d’intérêt », a-t-il jugé, avant de dédouaner les gouvernements qui « tâtonnent » sur la question. « Etant donné qu’il y a désaccords entre les scientifiques – beaucoup pensaient même que ce n’était qu’une grippe grave – on peut comprendre que c’est encore plus difficile pour les politiques, surtout dans les démocraties qui gouvernent dans la transparence. Ce qui n’est pas le cas de la Chine ».

 

 

L’Union européenne aussi est la cible de ceux qui considèrent qu’elle fait partie des acteurs qui ont failli durant l’épidémie. « La plupart des reproches faits à l’Europe sont infondés, puisqu’elle n’a pas de compétences sanitaires, a souligné Hubert Védrine. Et je ne vois pas pourquoi elle en aurait. Certains reproches sont pavloviens ».

 

La mutualisation des dettes, un mécanisme anti-souverrainiste ?

« Madame Lagarde, et madame von der Leyen ont pris assez vite des décisions économiquement considérables, sans précédents. L’Allemagne va accepter, momentanément, de suspendre le dogme de 3%, qui est presque un élément religieux pour les Allemands. Là, où il est comptent, le système européen s’est mis en ordre de marche ».

 

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Luc Ferry a pourfendu les souverainistes anti-européens qui profiteraient de cette crise pour accuser l’Europe de ne pas avoir empiété sur la souveraineté sanitaire des Etats pour agir. « Ils sont à l’inverse de ce qu’ils défendent eux-mêmes. Si l’Europe se mêlait de ce qui relève de chaque nation, elle serait insupportable. Moi, je comprends la position de l’Allemagne qui refuse la mutualisation de la dette pour la raison que je viens d’indiquer. Ce n’est pas à l’Europe de se mêler de la question budgétaire de chaque pays », a-t-il indiqué, bien que l’Union européenne ait d’ores et déjà des compétences en la matière.

 

 

Luc Ferry a penché ce matin pour « la mutualisation des investissements » et la prolifération d’Eurobonds pour continuer, pour un temps, la relance keynésienne de l’économie. Une nécessité : « On a aucun intérêt à ce qu’ l’Italie se retrouve dans la station de la Grèce il y a 10 ans ». Hubert Védrine a tenu à esquisser « la bataille féroce » à l’échelle mondiale qui devrait sévir pour déterminer le type de relance économique le plus adapté à la situation.

 

« La crise de 1929 a créé autant de morts que la crise sanitaire » pour Luc Ferry

« Déjà s’opposent plusieurs approches. Il y a ceux qui rêvent d’un retour à la normale, pour relancer la machine économique mais sans tomber dans les absurdités de Trump. Vous avez des utopistes gauchistes ou écologistes, qui disent qu’il faut tout changer ; c’est absurde. On est entre les deux. Les industriels réfléchissent à la correction de la fameuse chaîne des valeurs. Ce ne sont pas des utopistes. C’est très concret ».

 

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« Je suis du côté ce ceux qui disent qu’il faut sortir de la crise, en intégrant » les contraintes écologistes, au contraire des Polonais ou des Tchèques qui réclament déjà le droit d’exploiter sans limite le charbon. La crise économique qui se profile pourrait s’avérer plus grave que le coronavirus, pour Luc Ferry, selon la réponse qu’on lui apporterait. « La crise de 1929, cela a créé autant de morts que la crise sanitaire. C’est aussi grave, a-t-il déclaré. Il ne faut pas écouter que les médecins, mais aussi les économistes. Pour l’instant, on fait des politiques keynésiennes, on soutient par la dette, mais il va y avoir ensuite une grande demande de protection sociale, d’augmentation des dépenses de l’Etat. Les Etats endettés sont des Etats faibles ».

 

 

« Ce qui leur reste, c’est le monopole du verbe ». Luc Ferry plaide pour la mise en place de mesures keynésiennes de soutien par la dette publique, dans un premier temps. Puis, « on sera obligé de repasser de Keynes à Schumpeter » ; Joseph Schumpeter, le créateur de la théorie de la destruction créatrice, pour qui la loi du marché et de la concurrence élimine à raison des pans de l’économie, qu’il ne serait pas bon de maintenir coûte que coûte en activité.

 

Le tourisme et l’immigration, propagateurs du virus mais « un problème insoluble » pour Hubert Védrine

Dans le même temps, des voix s’élèvent pour relocaliser un certain nombre de production sur le territoire national. « C’est un processus entamé depuis quelques d’années, a précisé Hubert Védrine. Des industriels se sont rendus compte que c’était excessif de dépendre uniquement du marché mondial. Quand la question s’est posée au sein du gouvernement et de l’administration française, si quelqu’un avait dit qu’il ne serait pas prudent de ne dépendre que du marché mondial, il aurait été traité de crétin souverainiste-archaïque-extrémiste. C’était l’idéologie dominante« , a-t-il rappelé, assurant tout de même que cette pensée continuait de l’emporter aux Etats-Unis. « Il y aura une bataille féroce pour la régulation. Trump a (par exemple) battu en brèche la régulation du système financier d’Obama ».

 

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Hubert Védrine a également fait le rapprochement entre les flux de populations et « la propagation foudroyante » du virus, bien que « le tourisme de masse » ou « l’immigration » n’aient « aucun rapport avec le démarrage des épidémies, qui sont dues à la trop grande promiscuité entre les animaux sauvages et les hommes ». « Je pose le problème mais je sais que c’est insoluble », a-t-il tranché, invoquant le profit (10% du PIB mondial) qu’engendre le tourisme de masse. « Ce sont des éléments de danger qui avaient été écartés malgré les prévisions de la CIA ou de Bill Gates », a-t-il conclu, dans le sillage d’une précédente déclaration faite au micro de Radio Classique.

 

Nicolas Gomont

 

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