« On est au-delà du scénario le plus pessimiste en Ile-de-France », s’est alarmé Gilles Pialoux

Gilles Pialoux était l’invité de la matinale de Renaud Blanc ce jeudi 2 avril. Le chef de service des maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Tenon à Paris a indiqué qu’en réanimation, il n’avait plus « une seule place de libre ». Sa « priorité n°1 est de transférer » ses patients alors qu’il s’attend à un pic entre le « 4 et le 24 avril ». Il a aussi déploré un manque « hallucinant en 2020″ de sur-blouses.

Le vaccin arrivera trop tard pour immuniser la population

« Il faut éviter le syndrome Coupe du monde ». Au lendemain de l’annonce du Premier ministre, interrogé en commission d’infirmation à l’Assemblée nationale, d’un déconfinement « par étapes », Gilles Pialoux s’est réjoui d’une « très bonne nouvelle ». « Tout le monde dans la rue, des fêtes, les bars remplis, c’est impossible. On s’est que ce serait dramatique ». Le chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital Tenon (Paris) a dit réfléchir avec « des start-up de l’intelligence artificielle » à des modèles de sorties intelligents, car « il y a sans doute des milliers d’enfants (et de personnes) asymptomatiques. Socialement, on ne repèrera pas les gens infectés »

 

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« On a loupé le dépistage de masse », il faut « réussir le déconfinement ». Un déconfinement réussi, qui passerait par des tests massifs et une mise en quatorzaine des personnes contagieuses. Une durée d’isolement pas à 100% fiable, comme l’a indiqué Gilles Pialoux. « La quatorzaine reste la règle. Est-ce que 100% des gens sont non-contaminants après 14 jours ? On ne sait pas, probablement la majorité ». Ce dont on serait certain par contre, c’est de la mortalité très faible des enfants : « Il faut tranquilliser les auditeurs. Bien sûr, il y a eu un cas en France, un autre au Portugal, mais il y a les chiffres chinois qui ne montrent aucune mortalité en dessous de 15 ans sur des dizaines de milliers de personnes ».

 

 

En tout cas, il ne faudra définitivement pas compter sur un vaccin pour immuniser la population en sortie de crise : « Ce ne sera pas le bon timing. Heureusement, le coronavirus est moins compliqué que le SIDA ou l’hépatite C au point de vue de sa variabilité. Mais le vaccin va arriver à la fin de l’épidémie, cela servira pour une autre crise de ce type ». 

 

Les transferts de patients, c’est « le risque de déshabiller Pierre pour habiller Paul« 

Gilles Pialoux s’est confié au micro de Renaud Blanc sur la situation actuelle de son propre hôpital. « En réanimation, on a pas une seule place de libre. Comme chaque matin, l’objectif numéro 1 est de transférer, de plus en plus loin, que ce soit par hélicoptère, par véhicules médicalisés ou par les TGV affrétés par les autorités de santé » pour éviter d’avoir à soigner les patients placés sur des brancards dans les couloirs des urgences.

 

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Le risque, c’est de déshabiller Pierre pour habiller Paul ». L’infectiologue s’est étendu sur “l’opération délicate » des tranferts de malades, qui mobilisent beaucoup de personnel, qui mathématiquement, manquent alors pour accomplir d’autres tâches. « Quand vous assurez ces transports, il faut mettre dedans un réanimateur, un anesthésiste et une infirmière avec formation en anesthésie et réanimation. Quand vous enlevez ces personnes pour les mettre dans un véhicule, par définition, ils ne sont pas à leur poste ». Les cliniques privées ont progressivement pris les dispositions nécessaires pour libérer des lits et du matériel afin de porter assistance aux hôpitaux publics.

 

 

Mais avant la semaine dernière, les places disponibles restaient désespéremment inoccupées. Un simple problème de coordination pour Gilles Pialoux. « Une solidarité comme celle-là, entre le privé et le public, moi qui aie plusieurs dizaines d’années de carrière à l’hôpital public, je ne l’ai jamais vue. Le problème, c’était que nous n’étions pas prêts à cette organisation-là. Il a peut-être donc des établissements privés qui n’ont pas le flux des malades qu’ils pourraient accueillir ». 

 

« Il y a des gens épuisés, qui font faire un burn-out« 

Il a assuré que les autres services de son centre hospitalier parvenaient à encaisser l’afflux de patients arrivant pour d’autres pathologies que le coronavirus. “Sur les services de médecine, on arrive à éponger avec 124 lits pour 114 malades ». Peu rassurant sur la résilience du personnel soignant – “on ne supportera pas une 2e vague comme celle-là » – Gilles Pialoux assure que les estimations faites pour l’Ile-de-France ont été largement dépassées. 

 

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« Clairement, en termes de réanimations en Ile-de-France avec 2900 patients, on est au-delà du scénario le plus pessimiste, qui envisageait 2400 patients en Ile-de-France début avril ». Le nombre de malades en réanimation fait partie des données capitales, avec celles du nombre de morts. « Il y a plusieurs chiffres qui n’ont plus de sens. Déjà, ceux du nombre de cas, puisque l’on dépiste des formes de plus en plus graves. Les chiffres les plus fiables sont ceux de la mortalité. Et encore, il faudra faire les comptes de la mortalité indirecte, c’est-à-dire pas celle liée au Covid, mais celle liée au fait que beaucoup de patients n’ont plus accès à l’hôpital public »Les médecins et infirmières s’attendraient à un pic toujours estimé entre le “4 et le 24 avril”.

 

 

On s’y prépare avec un peu d’inquiétude ». Ils devraient pouvoir compter sur “la solidarité inter-régions et inter-profesionnelle » au sein des établissements de santé. “Il y a des gens qui sont épuisés, qui vont faire un burn-out, mais il y a une adrénaline guerrière qui tient les gens debout ». La réserve sanitaire, avec des « personnes plus âgées qui ont repris leurs fonctions et beaucoup d’étudiants que l’on a up-gradé » apportent des renforts, qui s’ajoutent aux docteurs ayant de nouvelles affectations, car la charge de travail dans leurs services jugés non-prioritaires a été réduite.  

 

 

2 jours de stocks de sur-blouses, « hallucinant en 2020 à l’hôpital public » 

Hier, le professeur Didier Raoult, interrogé sur Radio Classique, regrettait que les débats autour de l’hydroxychloroquine et de ses méthodes d’études cliniques aient quitté la sphère scientifiques pour devenir “des histoires de plateaux télés ». Une opinion partagée par Gilles Pialoux. “C’est insupportable. Ce débat aurait dû rester scientifique. C’est devenu un débat sur les réseaux-sociaux avec un flot de haine, de délires complotistes. Il y a pleins d’essais qui étudient cette voie. Dans 10-15 jours, on aura des informations solides », a-t-il assuré, rappellant que les médecins peuvent déjà en prescrire “dans le cadre de la loi » aux patients développant les formes les plus graves.

 

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Ce n’est pas : hydroxychloroquine pour tout le monde. C’est un médicament difficile à manier, qui a des effets secondaires en cas de maladie virale ». D’autres médicaments sont par ailleurs testés. L’avantage de la chloroquine serait sa disponibilité en grande quantité, alors que des pénuries de morphine, ou plus largement de produits médicaux se manifestent par endroits« On fera la liste rétrospective de toutes ces carences et de toutes ces pénuries. On parle beaucoup des masques mais nous, on a deux jours de stocks de sur-blouses. Cela parait hallucinant en 2020 à l’hôpital public ».

 

 

Bien soigner est bien entendu une question de moyens ; un constat qui apparait clairement dans certains bilans pays par pays de l’épidémie, selon l’envergure de leur système de santé. Les Allemands dénombrent moins de morts que la France parce qu’ils “ont un capacitaire en lits de soins critiques, en soins de réanimation beaucoup plus développé que le nôtre ». Et peut-être une acceptabilité du confinement moins latine que la nôtre… », a-t-il conclu. 

 

 

Nicolas Gomont

 

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