Dans son livre Tous notés ! et si l’on arrêtait de juger les choses, les autres et donc soi-même ?, l’économiste Pierre Bentata fait la critique d’une société de la notation qui s’est peu à peu installée dans les pays occidentaux. L’invité de la matinale de Radio Classique de ce vendredi appelle à « se demander pourquoi l’on note » lorsqu’on est amené à le faire.
Dans son dernier livre, l’économiste s’intéresse à une autre tendance de société qui a pris une ampleur particulière ces dernières années : celle de la notation. Que ce soit dans le monde de l’éducation, avec l’évaluation des professeurs dans certains établissements d’enseignement supérieur, dans la médecine, ou dans d’autres entreprises (Uber, Airbnb, restaurants, etc.), la possibilité de donner une note aux services que l’on consomme est devenue très commune.
« On a créé l’infrastructure générale qui permet d’atteindre le système de crédit social à la chinoise » explique Pierre Bentata. A une différence près : en France, les systèmes d’évaluation sont « pour le moment imperméables » ; ainsi les notes que l’on met ou que l’on obtient individuellement pour chacune de nos activités « n’ont pas d’impact général sur notre vie ».
Pour l’invité de François Geffrier, la tendance actuelle à juger absolument tout ce qui nous entoure casse l’individualité. Maintenant que la notation est « à portée de clic », Pierre Bentata appelle à systématiquement se demander « pourquoi on le fait » et à se poser la question suivante : « suis-je vraiment en train de satisfaire un besoin de générer de l’information ou en train [d’assouvir] le désir de juger ? ».
« L’IA n’est pas encore une révolution »
Les progrès des nouvelles technologies ces dernières décennies ont permis l’avènement des applications et réseaux sociaux, et aujourd’hui particulièrement de l’intelligence artificielle, qui traverse « une vague d’innovation forte » depuis l’arrivée de ChatGPT il y a plus d’un an.
Pour Pierre Bentata, maître de conférences à la Faculté de Droit d’Aix-Marseille Université, « l’IA n’est pas encore une révolution ». Cela s’explique par le fait qu’il s’agit d’une « technologie universelle », amenée à être utilisée dans l’ensemble des secteurs de l’économie.
Ainsi, il faut du « temps avant que l’on en observe les effets » concrets dans nos vies. Pourtant, de nombreuses voix s’élèvent depuis plusieurs années pour alerter sur les dangers potentiels de l’intelligence artificielle, qui finirait par surpasser l’être humain et, dans les scénarios les plus catastrophistes, par contrôler le monde.
Décrire l’intelligence artificielle comme un « humain », une erreur
Dans une pétition publiée en mars 2023 alertant sur les « risques majeurs de l’intelligence artificielle pour l’humanité », le patron de Tesla Elon Musk et des centaines d’experts réclamaient un moratoire sur le développement de « cerveaux numériques toujours plus puissants » jusqu’à la mise en place de systèmes de sécurité.
Cette peur d’un développement trop rapide de l’IA témoigne selon l’économiste Pierre Bentata d’une stratégie de « capture du régulateur ». « Lorsque vous avez beaucoup d’informations dans votre secteur, vous allez demander une réglementation qui va vous protéger » explique le maître de conférences. En réalité, cet appel à freiner l’innovation empêcherait l’arrivée de nouveaux entrants sur le marché de l’IA, ce qui mènerait à une forme de « cartellisation » de ce dernier.
A lire aussi
Dans le grand public, Pierre Bentata observe que les craintes vis-à-vis d’une IA qui prendrait le contrôle sont de plus en plus importantes. Selon lui, les gens font l’erreur de « décrire l’intelligence artificielle comme un humain ». D’abord, la création d’une IA consciente relève selon lui du « fantasme », ensuite « il n’y a aucune raison que cette intelligence nous ressemble ». Les vices de l’humain, comme la soif de « pouvoir », la « manipulation » ou l’appât du gain, constituent une partie de l’utilisation de notre intelligence qui était animée par des « raisons évolutionnistes très fortes ». Une IA « consciente » n’aspirerait pas à cela selon l’essayiste.
Paul Cassedanne
Retrouvez toute l’actualité Société
La voix de la SNCF : « J’ai failli être la voix de Radio Classique » révèle Simone Hérault
« La cancel culture relève complètement de la cruauté » selon l’historien Stéphane Courtois