« L’hyper individualisme nous empêche de rêver en commun » analyse l’historien Jean Garrigues

TURNLEY/SIPA

Oui, les Français ont été heureux ensemble, et même à plusieurs reprises ! L’historien Jean Garrigues publie Jours heureux, quand les Français rêvaient ensemble (éd. Payot). Invité de David Abiker dans la matinale de Radio Classique, il s’est attaché à rappeler ces moments de cohésion malgré une actualité très lourde.

On a du mal à imaginer que les Français ont pu être heureux en même temps, et tous ensemble !

Aussi étonnant que ça puisse paraître, ce vieux pays de Gaulois réfractaires a pu construire ensemble une espérance, une ferveur, une joie collective. C’est arrivé à plusieurs moments de son histoire, et notamment depuis la Révolution française.

Comment avez-vous identifié les phases de bonheur ?

Le critère d’un historien, ce sont ses sources. J’ai par exemple raconté les journées qui ont suivi la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790 en me basant sur ce que disait la presse de l’époque, et consulté les témoignages. Effectivement, à Paris et comme partout en France, il a cette joie, cette ferveur. On a cru – sur des bases qui souvent étaient très solides – qu’une nouvelle nation française allait être créée, libre, égalitaire. Il y a eu une adhésion collective à un projet.

Il y a tout de même des bonheurs de gauche et des bonheurs de droite ? Mai 68, le Front populaire, ce sont des « jours heureux » de gauche, et le retour du général de Gaulle, l’avènement du Second Empire et l’arrivée de Napoléon III sont plutôt appréciés à droite ?

Même si Napoléon Ier, Napoléon III et Charles de Gaulle avaient des personnalités très différentes, ils avaient une capacité à rassembler. Quand le général de Gaulle propose la Vème République a l’adhésion de toute une partie de la gauche. Il sera toujours à 60% d’opinions favorables dans les sondages.

« Nos élites sont le reflet de ce que nous sommes »

Le Front Populaire est certes une alliance des gauches combattue par les droites, mais il y a un élan de la société française qui dépasse cette polarisation. C’est la reconnaissance du monde ouvrier, très important à l’époque. En mai 68 également, on reconnaît une nouvelle génération qui va s’imposer dans la société française.

Ce qui rend heureux les Français, selon votre enquête c’est le rassemblement. Est-ce que les politiques ont pour mission de nous rendre heureux ? Et certains ont-ils trouvé la recette ?

Le problème de la société d’aujourd’hui, c’est l’émiettement, le surindividualisme, le surcommunautarisme. La société n’arrive plus à se retrouver ensemble dans un horizon commun. Est-ce qu’il faut en faire porter la responsabilité uniquement sur nos élites politiques ? Je pense le contraire, nos élites sont le reflet de ce que nous sommes. C’est cet hyper individualisme qui nous empêche justement de rêver en commun.

Mais les politiques expliquent souvent aux Français qu’ils sont malheureux, victimes ?

Oui c’est un gros problème. Je les appelle les camelots du déclin, ou les marchands de chaos. Pour des raisons politique – même politicienne – et par un jeu médiatique, on met l’accent sur nos différences, nos divergences. Très clairement, certains politiques y ont tout intérêt pour éventuellement accéder au pouvoir. Les extrêmes vivent de cette critique permanente. Mais si vous n’essayez pas d’insuffler de la positivité et de l’espoir, il sera très difficile d’aboutir à ces jours heureux.

Selon les sondages, les Français se déclarent heureux dans leur vie, mais estiment que collectivement, ils sont malheureux. Quel paradoxe !

L’idée de l’émancipation individuelle a toujours existé. Mais la capacité à le transposer dans le collectif est particulièrement difficile. Cela doit justement partir de l’individu citoyen, c’est une sorte de reconquête. Il faut retrouver le sens du vivre ensemble.

Quel impact auront les JO de Paris 2024 ?

Parlons des médias, comment faire pour aller vers cette cohésion lorsqu’il y a des catastrophes ?

C’est tout le dilemme des médias. Ils doivent informer et dire tout ce qui arrive. Simplement il y a peut-être une exploitation de l’information, soit par des médias qui ont des intérêts politiques, soit évidemment et d’abord par les responsables politiques.

Il y a quand même un facteur qui fait rêver les Français, c’est la fierté. Le dernier moment de joie et de bonheur collectif remonte à la victoire de l’équipe de France de football en 1998.

On s’est dit qu’on était capable d’être les meilleurs au monde. C’est vraiment une vieille idée, qui court depuis la Révolution française. Les révolutionnaires appelaient ça la grande nation. Elle avait le devoir d’imposer au monde ses valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité, celle des Lumières.

A lire aussi

 

Est ce que les JO de Paris 2024 peuvent nous rendre heureux collectivement ?

Certainement, si des victoires sont à souligner. Mais si on pense à 2018 et la 2ème Coupe du monde de football que la France avait remporté, ce bonheur-là n’avait duré qu’une journée. Les polémiques ont rapidement court-circuité cette capacité à être heureux.

 

 

Retrouvez toute l’actualité Société