Les mystères du portrait de Mozart

Le mercredi 27 novembre à Paris, Christie’s mettra aux enchères un portrait de Wolfgang Amadeus Mozart âgé de 13 ans. Un des rares tableaux peint du vivant du prodige de Salzbourg qui soulève plusieurs interrogations.

Giambettino Cignaroli est-il bien le peintre du portrait de Mozart ?

On connaît assez bien l’origine des représentations les plus connues de Mozart jeune. Un dessin du peintre et paysagiste Louis Carrogis, dit Carmontelle, exposé au Musée Carnavalet, le montrant à l’âge de 7 ans au piano avec sa famille, ainsi qu’un tableau de lui à 6 ans, attribué à Pietro Antonio Lorenzoni et appartenant au Mozarteum à Salzbourg. Pour le portrait qui sera mis en vente fin novembre, la maison Christie’s ne peut affirmer qu’elle a la preuve formelle que le peintre soit Giambettino Cignaroli. Ce qui est certain, c’est que le tableau a été peint à Vérone en janvier 1770, quelques jours après un concert à l’orgue du jeune prodige qui effectuait une tournée en Italie avec son père Léopold. « Le père de Wolfgang, en parle dans une lettre à son épouse et ce qui est extraordinaire dans ce tableau, c’est qu’on retrace très précisément les circonstances de la commande; ça arrive très peu dans le monde de l’art » précise Astrid Centner, directrice du département des tableaux anciens chez Christie’s à Paris. Dans sa lettre, le père de Mozart rapporte que Pietro Lugiati, percepteur général des impôts à Venise, émerveillé comme toute l’élite locale par le talent du jeune garçon, a décidé de faire la commande du tableau qui a été peint en deux séances successives. En bas du tableau figure d’ailleurs un texte en latin relevant la précocité de l’enfant, « ayant surpassé dans l’art musical toute louange« . On pense, depuis longtemps, qu’il a été réalisé par Giambettino Cignaroli (1706-1770), le peintre le plus important de Vérone au XVIIIe siècle, le seul mentionné dans les notes de voyage de Léopold Mozart, mais, selon Rafaello Brenzoni, le grand spécialiste de l’art vénitien, le portrait aurait pu être exécuté par le neveu de Cignaroli, Saverio Dalla Rosa (1745-1821), car il correspond plus à son style, mais également parce que cette œuvre ne fait pas partie des listes de commandes du percepteur Lugiati au maître véronais.

 

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La partition mystérieuse

Le tableau montre le virtuose précoce au visage sérieux devant un clavecin, portant un costume rouge vif, une perruque blanche et dévisageant le spectateur. Sur l’instrument une partition qui ne comporte aucune attribution. « Certains musicologues arguent qu’elle est l’oeuvre du compositeur vénitien Baldassare Galuppi (apprécié par Cignaroli), d’autres disent qu’il s’agit d’une partition de Mozart lui-même et qui a été perdue« , selon Astrid Centner. C’est cette version qu’Alfred Einstein, le grand musicologue, évoque dans sa révision, en 1937, du catalogue Köchel (inventaire chronologique des œuvres de WA Mozart) indiquant même qu’il pourrait s’agir du Molto Allegro K72a. Une hypothèse corroborée par le fait qu’à l’époque, lors de leurs tournées, Léopold et son fils avaient l’habitude de donner à leurs admirateurs ou clients des partitions comme autographe (Ce fut le cas notamment à Londres en 1765 avec une copie du manuscrit du motet « God is Our Refuge » K20 offerte par la famille Mozart au Bristish Museum). Autre théorie proposée par certains historiens, il pourrait s’agir de l’œuvre d’un autre compositeur dont s’est inspiré Mozart, comme ce fut le cas à plusieurs reprises, notamment avec le psaume « De profundis clamavi » (K93) de Georg Reutter et la Missa super cantum gregorianum (K44) de Johann Stadlmayr.

 

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Un clavier bien trop étroit

L’instrument représenté sur la photo est un clavecin unique de Giovanni Celestini (1587-1610), constructeur vénitien de clavecins (l’inscription au-dessus du clavier indique «Joannis Celestini Veneti MDLXIII»). Il s’agissait vraisemblablement d’un instrument appartenant à la famille du percepteur Lugiati mais certainement pas celui sur lequel Mozart aurait pu écrire le fameux Molto Allegro K72a car certains musicologues ont remarqué que la gamme du clavier peint n’est pas assez étendue pour correspondre à cette composition.

Des questions qui intéressent les spécialistes mais que ne se poseront certainement pas les potentiels acheteurs du portrait. « Généralement, c’est le nom du peintre qui attire les acquéreurs. Là, ça va être le sujet, c’est Mozart » conclut Astrid Centner. L’œuvre, issue de la collection du pianiste Alfred Cortot dispersée début octobre,a été estimée à un prix entre 800000 et 1,2 million d’euros.

 

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Philippe Gault (avec  AFP)

 

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