Proche-Orient : « La solution à deux états serait une victoire pour Israël », assure l’historien Jean-Pierre Filiu

EMILIO NARANJO/SIPA

Alors que le bilan de l’offensive israélienne dans la bande de Gaza, initiée au lendemain des attaques du 7 octobre, a dépassé les 30.000 morts, l’historien Jean-Pierre Filiu, spécialiste du conflit, publie un livre intitulé Comment la Palestine fut perdue. Et pourquoi Israël n’a pas gagné (Seuil). Il était l’invité de la matinale de Radio Classique.

Jean-Pierre Filiu pose sur le conflit qui se trouve au cœur de l’actualité un regard d’historien, pour tenter d’expliquer l’évolution actuelle des événements en Palestine et en Israël. La question à laquelle s’attaque le spécialiste  de la région forme un nœud difficile à démêler : pourquoi, alors que la Palestine a été perdue, Israël n’a-t-elle pour autant pas gagné le conflit ?

L’échec de la reconnaissance des droits des Palestiniens tient pour Jean-Pierre Filiu à des « faiblesses structurelles ». D’abord, ce qu’il qualifie d’« illusion arabe ». « Les Etats arabes ont soutenu la Palestine comme la corde le pendu », affirme-t-il, expliquant que ces Etats ont « contribué à nier l’identité spécifique du peuple palestinien ».

Mais la division se trouve aussi au sein des organisations palestiniennes, victimes d’un phénomène de « factionnalisme » du fait de leur multiplication. « La question est celle de la représentation », martèle le chercheur. « On a un peuple qui souffre de manière terrible mais on n’a pas de représentant légitime qui parle en son nom ». Outre une « polarisation » entre les principales organisations comme le Hamas et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), il évoque la présence de « factions » à l’intérieur de ces organisations « qui n’ont pas forcément l’intérêt du peuple palestinien comme priorité ».

Une « stratégie du fait accompli »

La représentation des Palestiniens fait pour l’historien l’objet d’un « théâtre d’ombres tragique », car « ceux qui parlent au nom du Hamas aujourd’hui n’ont aucune prise sur ce qui se passe sur le terrain ». Les vrais décideurs des actions du groupe armé seraient ceux qui se trouvent dans les tunnels sous Gaza, comme Yahya Sinwar, chef du bureau politique de Gaza et libéré par Netanyahu en 2011.

A l’inverse de la représentation palestinienne, le mouvement sioniste puis Israël ont bénéficié d’« atouts structurels dans la durée », mais qui ne leur ont pas permis d’obtenir une véritable victoire. Le « pluralisme démocratique interne » à l’Etat hébreu a conduit, selon Jean-Pierre Filiu, à une « prime aux extrémistes ». Quant à la « stratégie du fait accompli » choisie par ses dirigeants, « en n’identifiant pas l’objectif final, [elle] ne permet pas à Israël de dire ‘on a atteint cet objectif donc on a gagné’ », explique le spécialiste du conflit.

Le mouvement du sionisme chrétien est un des autres atouts d’Israël. Il serait à l’origine de la « transformation du lobby pro-Israélien aux Etats-Unis en lobby pro-Likoud, pro-Netanyahu, pro-colonisation et anti-processus de paix » et « bloquerait complètement l’action de Joe Biden ». Les mêmes groupes que critiquait à son époque Yitzhack Rabin pour la pression qu’ils exercent sur le congrès américain « votent une aide massive à Israël pour l’offensive de Gaza ».

« La branche extérieure du Hamas n’était pas informée »

Jean-Pierre Filiu revient également sur l’attaque du 7 octobre, un événement difficile à traiter pour le moment en tant qu’historien en l’absence de « sources définitives », rappelle-t-il, « dans l’attente de la commission d’enquête israélienne » que Netanyahu « fera tout pour retarder » et « saboter ».

« La branche extérieure du Hamas n’était pas informée » de cette « opération massive et préparée dans le plus grand secret », explique l’historien. « Sans doute » l’idée de départ était-elle une « prise massive d’otages à échanger contre l’ensemble des détenus palestiniens ». « Ils pensaient rester deux heures sur le terrain et repartir », raconte-t-il. « Mais il n’y a eu, pendant parfois jusqu’à vingt-quatre heures, aucune réaction de l’armée israélienne », ce qui mènera à une « deuxième vague » composée de « gangsters » de Gaza et qui créera une « escalade dans l’horreur ».

Pas de victoire militaire possible

L’évènement représente pour le chercheur « une tache durable sur la cause palestinienne », revenant en partie sur le progrès fait par Yasser Arafat, qui était parvenu à « s’émanciper du stigmate de terroriste » qui avait été accolé à l’OLP.

« La paix est aujourd’hui une urgence existentielle » pour éviter que ce cycle de la guerre, « le pire qu’Israël et les Palestiniens ont connu », ne prépare « un cycle de guerre encore pire ». Pour Jean-Pierre Filiu, « il faut que les vrais amis des uns et des autres se saisissent de ce moment tragique pour aller vers la solution à deux Etats », « seul moyen d’éviter la répétition de telles horreurs » car elle représenterait « la victoire d’Israël ».

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Et de rappeler : « il n’y a pas de victoire militaire dans le conflit israélo-palestinien, du fait des liens aussi intimes qu’il y a entre les deux peuples sur une même terre ».

Ella Couet

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