En 1987 est diffusée au Festival de Cannes une production anglaise ambitieuse, une déclaration d’amour à l’opéra en 24 images par seconde, portée par des artistes lyriques et artistiques de renom. Aria était une œuvre collaborative, qui malgré le soutien d’un célèbre label de disques américain n’a pas véritablement eu le succès escompté lors de sa diffusion.
Aria est un film à sketches qui met à l’honneur l’art lyrique en adaptant des airs connus, donnant carte blanche à plusieurs metteurs en scène issus du monde du cinéma – Jean-Luc Godard, Ken Russell, Robert Altman, Nicolas Roeg … – de la télévision – Derek Jarman, Franc Roddam, Julien Temple – et du théâtre – Bill Bryden. Sans oublier une bande-son puisée dans le catalogue de la RCA dont la distribution est des plus prestigieuse : Leontyne Price, Enrico Caruso, John Eliot Gardiner, Erich Leinsdorf ou Georg Solti pour ne citer qu’eux.
Un exercice de réalisation pour le moins difficile, car contrairement à Fantasia qui pouvait laisser libre cours à l’imaginaire des dessinateurs pour adapter un monde symphonique dénué de toute représentation mentale, Aria investit un terrain saturé d’images et de figures iconiques, rendues populaires par les nombreuses mises en scènes, illustrations et adaptations du monde opératique. Un projet où des choix artistiques radicaux doivent être pris, ayant laissé perplexe le public et la critique lors de sa diffusion en 1987. Ce qui n’a pas empêché le film de concourir dans la sélection officielle du Festival de Cannes quelques mois plus tôt.
Une relecture de Tristan et Isolde
Ainsi, les airs de Rameau, de Verdi, de Wagner, ou bien encore de Puccini, se déploient à travers différentes histoires/ situations, faites de néons et de machines à sou, de bodybuilders et de coiffures peroxydées, de costumes d’époque et de commedia dell’arte, d’ésotérisme et de classicisme, pour le meilleur… et le moins bon !
On retiendra ainsi la balade au crépuscule d’un couple d’amants vivant sa dernière nuit dans un Las Vegas clinquant et chimérique – relecture brillante du Tristan et Isolde de Wagner par Franc Roddam où résonne la voix puissante de Leontyne Price à travers l’air du « Liebestod ». On notera également le beau segment signé Ken Russell, où un accident de voiture vire à un rituel égypto-maçonnique sur l’air de « Nessun Dorma » de Turandot, mais aussi, les adieux d’une diva à la scène qui se remémore ses souvenirs de jeunesse. Une séquence pleine de douceur et de mélancolie réalisée par Derek Jarman, rappelant le temps d’une courte introduction les expérimentations colorisées des Frères Lumière sur un air de Louise de Gustave Charpentier, « Depuis le jour ». Enfin, l’hommage rendu à Rigoletto de Verdi par Julien Temple vaut le visionnage pour son sosie d’Elvis animant les soirées dansantes d’un célèbre motel californien « le Madonna Inn », chantant, à coup de lasso imaginaire, « La donna è mobile ».
Un film qui mérite un « coup d’oreille »
Un long-métrage, qui, pour son producteur Don Boyd, dénicheur de talents du milieu underground britannique et fin a eu le mérite « d’attirer un public jeune et peu familier avec le monde de la musique classique », un critique américain, Bob Strauss, ayant qualifié Aria de « MTV – chaîne de télévision américaine populaire autrefois spécialisée dans les vidéo-clips – mais avec de la grande musique et de belles idées. » (D.S. Diffrient, Omnibus Films).
Mais bien plus qu’un effet de style ou un format calibré pour MTV, il faut également voir dans ce film le fruit d’une réflexion, qui selon la musicologue Marcia J. Citron dans son essai Opera on screen, invite le spectateur « à reconsidérer ce qu’est une forme d’art vénérable dans une société saturée d’images. » De quoi redonner de la voix à un film qui mériterait le coup d’oreille.
Clément Serrano
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