Beethoven l’ombrageux : la plaisanterie à ses dépens qui n’a pas du tout fait rire le compositeur

Beethoven est d’un caractère emporté et imprévisible. Haydn a même raconté un jour avoir l’impression d’avoir devant lui un homme possédant plusieurs têtes, plusieurs cœurs et plusieurs âmes. Il y a chez lui un besoin d’amour absolument dévorant qui, en retour, réclame de la loyauté, au point de mettre en péril des amitiés pour une simple plaisanterie.

 

Ludwig van Beethoven est très sensible au moindre manque d’égards qu’on peut lui manifester, qu’il soit réel ou imaginaire. Et il est lui-même assez critique vis-à-vis des autres. Et puis, il y a cette surdité qui exacerbe un sentiment de frustration déjà latent.

Ses rapports sont difficiles avec les gens, il se sent rejeté. C’est ce qu’il exprime en 1802, dans son célèbre testament d’Heiligenstadt, rédigé six ans avant la création de la 5e symphonie. Retrouvé seulement après sa mort, le document révèle à quel point il se sentait enfermé dans sa surdité, coupé du monde.

Chez Beethoven, la poussière et la saleté luttent avec les partitions

Son style de vie reflète d’ailleurs sa difficulté à établir des relations intimes. Karl Czerny pense qu’il n’est pas fait pour la vie domestique. Nombre de ses amis ont témoigné de l’état de confusion permanent qui régnait chez lui. L’un d’eux le décrit ainsi : « Un désordre indescriptible régnait partout. Sur le piano, la poussière et la saleté luttaient avec les partitions. Dessous traînait encore un pot de chambre. Des chaises étaient couvertes de vêtements et d’assiettes contenant les reliefs de ses repas. » On imagine cet artiste vivant dans un désordre extérieur aussi total que son monde intérieur était, lui, rigoureusement ordonné.

Beethoven n’est pourtant pas dépourvu d’humour. Son goût des calembours l’a par exemple poussé à composer pour le musicien Hummel et pour son ami le baron Zmeskall von Domanovecz une pièce intitulée Duo pour deux paires de lunettes obligées — les deux destinataires ayant effectivement besoin de lunettes pour déchiffrer la musique.

 

 

Mais s’il aimait plaisanter, Beethoven n’est pas toujours beau joueur lorsque les plaisanteries se retournent contre lui. Un jour, il joue son nouvel Andante favori devant l’un de ses amis, Ferdinand Ries. Ce dernier se rend ensuite chez le prince Lichnowsky et lui transcrit l’œuvre de mémoire.

Beethoven, plutôt que d’éclater de rire, se fâche tout rouge

Le lendemain, le prince se présente chez Beethoven et lui dit, l’air malicieux : « Mon cher ami, j’ai composé pendant la nuit quelque chose qui va vous plaire. » Les deux hommes se mettent alors à jouer le morceau devant le compositeur. Là où tout le monde attend un éclat de rire, c’est une explosion de colère. Beethoven, furieux, n’a plus jamais rejoué quoi que ce soit devant Ries.

Ferdinand Ries / wikimedia commons

 

Il n’a pas davantage de considération pour le rang social. Le prince Lichnowsky, précisément, était celui avec lequel il s’était si gravement fâché. Son jeune élève, l’archiduc Rodolphe, reçoit des coups sur les doigts comme n’importe quel autre élève — son titre de prince n’y change rien.

Le prince Lichnowsky / imageBROKER.com/SIPA

 

Quant au prince Lobkowitz, il est un jour traité d’âne devant ses propres domestiques. Connaissant pourtant l’ampleur du génie qu’il a en face de lui, il accepte l’insulte. Beethoven lui dédie en échange la Symphonie Héroïque, la 5e symphonie, la Symphonie Pastorale et plusieurs autres œuvres majeures.

Le secrétaire de Beethoven doit supporter ses emportements de plus en plus incontrôlables

Vers la fin de sa vie, Beethoven se retrouve entouré de deux cercles d’amis distincts. Le premier, animé par son éditeur Steiner, comprend notamment Czerny et Schuppanzigh. Le second se compose de personnes rencontrées dans des auberges, qui ont rempli les célèbres cahiers de conversation — ces carnets par lesquels Beethoven, devenu sourd, communiquait avec le monde extérieur.

Il gère ces deux groupes avec une autorité assumée, se considérant lui-même comme le generalissimo du groupe Steiner. Des admirateurs fervents peuplent l’autre cercle, dont Beethoven tire parti sans détour : « Je n’estime mes amis que par ce qu’ils peuvent faire pour moi », déclare-t-il un jour — formule pour le moins dépourvue d’indulgence.

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C’est dans ce contexte qu’un jeune violoniste et étudiant en droit, Anton Schindler, entre dans le cercle du maître vers 1820. Il devient peu à peu son secrétaire et homme à tout faire, supportant jusqu’à la fin les emportements de plus en plus incontrôlables de Beethoven, ainsi que ses insultes : « Misérable chien ! Objet dérisoire et abject ! »

À la mort du compositeur, Schindler s’approprie de nombreux documents, dont les fameux cahiers de conversation — 400 au total, dont il détruit les deux tiers. Non pas pour nuire aux historiens, mais pour préserver l’image du maître et effacer ce que ces pages révélaient de trop sombre.

Franck Ferrand

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