Mort de Quentin : « Où est passée la réflexion de la gauche sur la violence ? » lance la philosophe Hélène L’Heuillet

LEO VIGNAL/SIPA

Hélène L’Heuillet est philosophe et psychanalyste. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Tu haïras ton prochain comme toi-même et Le vide qui est en nous, parus aux éditions Albin Michel. Au sujet de la mort de Quentin Deranque, militant d’extrême droite lynché au cours d’une bagarre avec des jeunes d’extrême gauche, elle l’assure : « Un homme à terre n’est plus un militant, on a passé un cap terrifiant ».

Quand vous apprenez la mort de Quentin Deranque à Lyon, les conditions de cette mort qui ont été filmées, que ressent la philosophe que vous êtes ?

HÉLÈNE L’HEUILLET: Comme personne, comme sujet humain, j’ai ressenti de la sidération. Je crois que tout le monde dans ce pays l’a partagée. Il y a quelque chose dans ce modus operandi qu’on a vu sur la vidéo. Ce lynchage est particulièrement insupportable et étonnant. Il faut souligner les jeux de miroir entre la gauche et la droite aujourd’hui [alors que c’est] normalement plutôt représentatif des méthodes de l’ultra-droite. L’enquête n’est pas terminée, mais il semble qu’il y ait de grandes présomptions autour des militants d’extrême gauche. C’est absolument sidérant. Où est passée la réflexion de gauche sur la violence, y compris de l’ultra-gauche ?

J’avais exploré ça dans mon livre sur le terrorisme. Il y a eu une violence politique à gauche, mais elle n’a pas pris cette forme du lynchage. Je pense par exemple aux anarchistes russes du milieu du XIXe siècle que tout le monde connaît notamment par Les Justes de Camus : les attentats à la bombe, mais on épargne les enfants. On pense aux méthodes d’Action directe qui théorisaient la violence, mais qui n’ont jamais frappé un homme à terre. Il y avait Clément Méric en 2013 [militant antifasciste mort lors d’une rixe entre un groupe d’extrême-gauche et des skinheads NDR], et aujourd’hui il y a Quentin Deranque.

Il y a quelque chose de sidérant et qui fait très peur dans cette tentative de démolir un corps. Normalement, l’adversaire politique, on le respecte encore comme corps. Et là, on voit s’acharner sur un homme à terre. Un homme à terre, ce n’est plus un militant. Quentin Deranque était un militant d’extrême droite, et même d’ultra-droite, à droite du Rassemblement National. Néanmoins, c’était un homme à terre. Et un homme à terre, ce n’est plus un soldat, ce n’est plus un militant, c’est un corps, c’est un homme. Quand on cherche à démolir, on a passé un cap. Et ça, ça m’a terrifiée.

Hélène L’Heuillet : « Le contexte lyonnais est très inflammable »

Il y a un paradoxe : ce qui s’est passé à Lyon, où il y a une tradition d’affrontement entre des groupes d’extrême-gauche et des groupes d’extrême-droite, s’est déroulé en marge d’une conférence, en marge d’un lieu de débat, en marge de l’université. Comment expliquez-vous que les mots ne suffisent plus et que le débat d’idées s’accompagne désormais de combats de rue potentiels ?

H.L. : C’est absolument inquiétant. Vous avez raison de rappeler le contexte lyonnais. C’est là qu’à la toute fin du XIXe siècle, l’Action Française a été créée, anti-républicaine par définition et contre Dreyfus. C’est là que les affaires de négationnisme à l’université Lyon 3 ont déjà enflammé l’université et ont conduit à la suspension de Bruno Gollnisch, qui tenait des propos négationnistes. Le contexte lyonnais est très inflammable, avec une centaine d’actes de l’ultra-droite violents dans les quinze dernières années, particulièrement autour de l’université. On ne peut pas imaginer, surtout dans les sciences sociales et humaines, que le savoir universitaire qui se dispense, tout scientifique qu’il soit – et j’ai enseigné plus de vingt ans à l’université, je sais de quoi je parle – on doit évidemment être aussi neutre que possible en philosophie politique quand on enseigne à l’université.

On doit dispenser des éléments de connaissance, mais il est impossible que ceci soit tout à fait en dehors du débat public. Si l’université ne peut plus, en marge des cours, accueillir des conférences engagées qui font réfléchir et qui font appliquer le savoir qu’on reçoit à l’université, qui remonte en philosophie à l’Antiquité, à Platon, si on ne peut pas l’appliquer dans des conférences aujourd’hui, c’est très grave. Effectivement, vous avez raison : se généralise aujourd’hui qu’à une conférence correspond aussitôt une manifestation contre cette conférence.

Hélène L’Heuillet : « Sur les réseaux sociaux, l’autre n’est pas là, donc il peut être déshumanisé »

Y a-t-il d’après vous un continuum entre la violence qui a émergé sur les réseaux sociaux ?

H.L. : Je pense qu’il faut faire attention avec le terme de continuum et avec en général toutes les relations simples de cause à effet. [Revenons au philosophe ] Raymond Aron – les choses sont toujours pluricausales, plurifactorielles. Néanmoins, je pense qu’effectivement les réseaux sociaux ont flatté notre sens de la simplification. Il faut aller vite, dire des choses compréhensibles, ne pas entrer dans la nuance parce que ça va fatiguer les auditeurs, les lecteurs. Seulement, simplification = polarisation. Et la polarisation induit la haine, parce que pour que je sois sûr de penser ce que je pense, il faut diaboliser l’autre. Il faut dire que l’autre est en dessous de tout.

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Quand l’autre est là, présent, je l’épargne en principe. Quoi que je ressente pour lui, je suis retenue. Tandis que sur les réseaux sociaux, l’autre n’est pas là. Donc j’y vais et je le sors de l’humanité. Le passage à l’acte est toujours précédé d’une déshumanisation de l’autre.

 

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