« La démocratie ne peut fonctionner qu’avec la confiance des citoyens envers les détenteurs du pouvoir », assure Marcel Gauchet

BALTEL/SIPA

Dans un climat d’instabilité politique et de transformations à l’échelle mondiale, la population se montre de plus en plus méfiante envers ses institutions. Invité de la matinale, le philosophe et historien Marcel Gauchet analyse, au micro de Radio Classique, les causes profondes du malaise politique français et européen. Entre perte de confiance, crise des idéologies, marginalisation du modèle européen et montée des incertitudes, il appelle à repenser les institutions pour répondre aux défis du temps.

Pour Marcel Gauchet, la crise démocratique française s’explique avant tout par la perte de confiance des citoyens envers leurs représentants. Interrogé par David Abiker sur le dernier baromètre du Centre d’étude de la vie politique française, qui révèle que trois Français sur quatre jugent leur démocratie défaillante, l’intellectuel souligne : « La démocratie ne peut fonctionner qu’à la confiance des citoyens envers les détenteurs du pouvoir. C’est ça qui paralyse la démocratie française, c’est l’absence de confiance, tout simplement, dans les gens qui nous gouvernent. »

Ce malaise dépasserait les clivages politiques traditionnels. L’alternance ne suffit plus à incarner un espoir de changement, et le sentiment d’impuissance s’installe. « Nous avons l’impression d’un changement d’époque et d’un déphasage profond du personnel politique par rapport aux questions que se posent les citoyens », analyse-t-il. Les jeunes, en particulier, se détournent de la vie publique, ressentant « un décalage abyssal entre ce qu’ils vivent et la réalité du fonctionnement politique ».

L’Europe, autrefois admiré, désormais répudié

Auteur de Comment pensent les démocraties (Editions Albin Michel, collection l’Atelier du Présent), Marcel Gauchet constate également l’épuisement des pensées structurantes qui ont longtemps permis aux citoyens de s’identifier à un projet collectif. « Les grandes idéologies, celles qui se formulaient comme un corps de doctrine auquel on pouvait se raccrocher intellectuellement, ont laissé place à une idéologie hégémonique, mais qui ne se présente pas comme telle : la règle de fonctionnement de nos sociétés », explique-t-il. Or, cette règle est désormais en décalage avec les nécessités contemporaines. Pour l’invité, c’est le signe que « nous allons vers un monde de réinvention idéologique, de retour d’une réflexion politique qui va probablement, à terme, changer profondément l’ambiance intellectuelle de la vie démocratique ».

L’analyse de Marcel Gauchet s’étend à l’échelle européenne. Selon lui, l’Union européenne n’est plus le laboratoire d’idées et d’innovations qu’elle a pu être. « Les institutions européennes ne sont pas propices à la réinvention. Nous avons un système globalement bureaucratique, qui n’est pas un creuset intellectuel effervescent », regrette-t-il. L’Europe, autrefois centre de la modernité, se retrouve mise à l’écart sur la scène internationale : « Nous sommes marginaux et personne ne veut de notre modèle. Les États-Unis, jadis fascinés par l’Europe, nous ignorent désormais. »

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Face à la montée de puissances comme la Chine ou l’Inde, Marcel Gauchet invite à prendre la mesure du « déphasage démographique et politique » et à repenser le projet européen. Il plaide pour une clarification : « L’Europe n’a jamais tranché la question vitale : est-ce une Europe des nations, post-nationale, ou une nation européenne ? Le moment est venu d’une vraie constitution européenne qui définirait ce que nous voulons. »

L’élection de Donald Trump, souvent perçue comme alarmant, n’inquiète pas Marcel Gauchet pour la démocratie américaine. Il estime que « l’attachement des Américains à leur liberté individuelle est puissant ». Il met en lumière une différence culturelle majeure : « Un des critères fondamentaux pour les Américains, c’est la liberté. En Europe, c’est l’égalité. »

Daphnée Cataldo

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