Peur de la nature, du vide, du noir, d’une démocratie qui se désagrège ou… du diable. Anne Muxel publie avec Pascal Perrineau le livre Inventaire des Peurs Françaises aux éditions Odile Jacob. Elle revient sur les peurs parfois surprenantes qui habitent l’esprit des Français.
Anne Muxel est directrice de recherche émérite au CNRS, membre du bureau du Département de science Politique de Sciences Po, membre élue du Conseil de gestion du CEVIPOF.
Vous vous êtes plongée avec Pascal Perrineau dans une étude et une enquête très sérieuse avec des fondements scientifiques, ceux de la sociologie politique. Comment avez-vous travaillé pour étudier les peurs françaises ?
A.M. : Nous nous sommes appuyés sur une enquête que nous avons réalisée auprès d’un échantillon représentatif de 3000 Français. Nous avons donc une base statistique solide pour mener l’analyse. Nous avons pu poser des questions pour cerner les peurs françaises dans toutes leurs dimensions. À la fois leur dimension individuelle, c’est-à-dire les peurs personnelles, les peurs intimes, les phobies archaïques que l’on peut avoir : la peur du noir, la peur du vide, etc. Les peurs aussi dans leur dimension collective, par exemple toutes les peurs à l’égard de la science qui aujourd’hui sont de plus en plus importantes, les peurs à l’égard de l’autre, les peurs par rapport à un certain nombre d’enjeux comme les guerres ou l’immigration. Et enfin, des peurs politiques : une part importante de Français se soucie de l’affaiblissement de la démocratie, mais aussi des peurs liées à la montée des populismes et des extrémismes.
Les peurs intimes permettent de comprendre comment fonctionne le corps social et la psychologie d’un pays. Alors qu’est-ce qui fait peur aux Français dans la sphère intime, si on laisse de côté les grands fléaux que sont les guerres ou le réchauffement climatique ?
A.M. : Dans la sphère intime, bien sûr, la mort, intrinsèque à la condition humaine. La peur de la maladie, la peur de la perte d’un être cher, ce sont des peurs qui sont là et sont irréductibles. Ensuite, il y a ces peurs archaïques, phobiques : peur du noir, peur du vide, peur de certains animaux…
39% des Français ont peur de la fin du monde d’ici quelques dizaines d’années
On a beau avoir la télévision, des télécommandes, des réseaux sociaux, envoyer des gens dans la lune, il y a quand même un quart des Français qui ont peur du diable. Vous l’écrivez noir sur blanc.
A.M. : Oui, peur du diable. On voit qu’il y a beaucoup de peurs irrationnelles. Les phobies, ce sont des peurs irrationnelles et avec la sécularisation de notre pays, on voit qu’il y a quand même ces peurs anciennes, ancestrales qui se raccrochent à une mythologie plus ancienne, le diable porté aussi par les religions. Ce sont des peurs finalement assez peu explicables. Mais les Français ont beaucoup moins peur du diable que les Américains. Les peurs occultes sont très présentes aux États-Unis, mais on les retrouve aussi chez nous. Et ça nous a fortement surpris : 39% des Français ont peur de la fin du monde d’ici quelques dizaines d’années. On retrouve les peurs millénaristes, alors qu’on est dans un temps de maîtrise du progrès technique, technologique, scientifique. Cette peur envahit l’esprit des Français.
Ce qui explique une défiance vis-à-vis de la science. Si on a peur de la fin du monde et qu’on ne se fie pas aux analyses scientifiques qui peuvent nous rassurer, il y a un vrai souci sur la confiance dans la science.
A.M. : C’est vraiment ce que nous avons vérifié dans ce livre. La peur est inhérente à la condition humaine. Mais avant, ces peurs étaient encadrées par les religions, puis par la science. Aujourd’hui, ce ne sont plus ces grands systèmes référentiels qui permettent de les encadrer, de les contenir et de donner aux individus des contrepoids pour calmer ces peurs, pour donner des réponses. Même les politiques, les grands systèmes politiques, les idéologies politiques cherchaient à contrer ces peurs. Aujourd’hui, tous ces grands systèmes de référence se sont effrités et affaiblis.
Les jeunes redoutent plus la mort que les seniors
Vous expliquez que la peur est un sentiment réparti dans toutes les catégories socioprofessionnelles, dans tous les sexes, mais tout de même, il y a un paradoxe : les jeunes ont plus peur de la mort que les vieux.
A.M. : Oui, les jeunes ont plus peur de la mort que les vieux, et les femmes ont toujours plus peur de tout que les hommes. Ce sont vraiment deux axes structurants de la façon dont ces peurs se construisent dans la société aujourd’hui. Les jeunes plus que les vieux, ça peut être un paradoxe puisque les vieux s’approchent de la fin de la vie, de la mort, sont plus concernés par la maladie, par la perte d’êtres chers. Mais ce sont les jeunes qui ont plus peur au plan personnel. D’abord, la question de la sécurité dans l’espace public est quelque chose qui est une peur très importante.
Notamment chez les jeunes femmes ?
A.M. : Chez les jeunes femmes, mais aussi chez les jeunes hommes. On oublie souvent que les jeunes sont ceux qui sont les plus confrontés à l’insécurité dans l’espace public. Ils sont l’objet de beaucoup d’agressions, ils sont souvent dehors, dans des conditions de vulnérabilité. Mais au-delà de ça, il y a aussi cette peur de l’avenir. Aujourd’hui, les jeunes sont confrontés à toutes sortes de crises : crise environnementale, crise sanitaire. On sait que le Covid a eu des conséquences importantes sur la santé mentale des jeunes. Crise aussi liée aux conditions de leur insertion dans la société. Ils considèrent que c’est de plus en plus difficile, ils auront de plus en plus de mal à trouver une indépendance, une autonomie. Tout fait peur. On peut comprendre que les jeunes dans cette enquête se montrent particulièrement inquiets.
Il y a les femmes aussi. Elles s’inquiètent pour les autres. Et c’est pour ça qu’elles ont plus peur. Elles sont très conscientes du risque sanitaire, environnemental, s’inquiètent pour la famille, pour leurs hommes, pour leurs proches. Elles sont philanthropes d’une certaine façon.
A.M. : Elles s’inquiètent pour la société aussi.
Il y en a qui ont moins peur que les autres. Il faut être un homme, avoir un certain pouvoir d’achat et être dans la force de l’âge, et ceux-là, ils ont beaucoup moins peur.
A.M. : Ils sont très peu. On a construit une typologie dans ce livre qui nous permet de croiser toutes les peurs : individuelles, collectives, politiques. On a pu mesurer que seuls 8% des Français n’ont peur de rien. C’est peu. Tous les autres sont dans des registres où s’organisent et s’articulent toutes les peurs dans ces différentes dimensions. Le premier groupe d’inquiétude qui sort, ce sont les démocrates inquiets. On a vérifié dans cette enquête qu’il y avait une proportion importante de Français, 41%, qui s’inquiètent de l’avenir de la démocratie, de ce qui est en train de sourdre un peu partout, c’est-à-dire des attaques contre la démocratie. Les deux autres groupes se répartissent à part égale : d’une part les conservateurs inquiets et d’autre part ce que l’on a appelé les insécures culturels. Politiquement, ces trois groupes se répartissent de façon différente. Le premier, les démocrates inquiets, est plutôt à gauche. Le second, les conservateurs anxieux, c’est plutôt la droite. Et les insécures culturels, c’est plutôt à l’extrême droite.
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Il y a un chiffre frappant : 76% des Français n’ont pas confiance dans leur prochain. Ils sont trois quarts des Français à dire qu’il faut se méfier des gens.
A.M. : C’est un chiffre que l’on connaît bien au CEVIPOF, puisqu’avec le baromètre de confiance dont la dernière vague est livrée aujourd’hui même, on mesure l’ampleur de la défiance à l’encontre des institutions politiques et du personnel politique, mais aussi cette défiance sociétale. On n’a pas confiance en l’autre que l’on va rencontrer, que l’on ne connaît pas, sur lequel on va projeter toutes sortes de stéréotypes, de fantasmes. Et sur cette absence de confiance se greffent des peurs.
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