« La littérature jeunesse est un outil de soft power de la France », se félicite la présidente du Centre National du Livre

PATRICK GELY/SIPA

Régine Hatchondo, la présidente du Centre National du Livre, était l’invitée de la matinale de Radio Classique à l’occasion du 41ème Salon du Livre et de la Presse jeunesse à Montreuil. Un secteur qui va bien, et s’exporte à l’étranger. C’est « une richesse incroyable » pour notre pays, souligne-t-elle. Et malgré la concurrence des écrans, qui fait plonger le temps de lecture de nos enfants, il est encore possible, selon elle, de leur redonner goût à la lecture.

Le chiffre a été révélé l’année dernière : les enfants et les ados passent 10 fois plus de temps sur les écrans que sur des livres. Comment on en est arrivé là ?

RÉGINE HATCHONDO : Ce sont les études du Centre National du Livre qui permettent de mesurer la relation des Français ou des jeunes avec la lecture. Je pense que la lecture est un temps long. Elle réclame du calme, de la concentration. Elle peut donner énormément de plaisir lorsqu’on a réussi à dépasser la difficulté de l’apprentissage de la langue, de la richesse des mots. Et la langue française est particulièrement difficile par rapport à d’autres langues. Je pense que l’arrivée dans les familles, dans les foyers, dans les maisons, et y compris dans les collèges et les lycées, du tout numérique, et la place non régulée du smartphone, y compris lors des repas familiaux et dans les chambres, ne crée pas les conditions idéales de cet apprentissage qui donne plus tard du plaisir.

L’écrivain Alain Damasio a cette magnifique métaphore du doudou : le smartphone comme doudou, puisqu’il dort à côté de nous : C’est la première fenêtre que l’on caresse en se réveillant, dernière fenêtre que l’on caresse en s’endormant. Il y a la difficulté d’apprendre, parce que ce n’est pas naturel de lire, et le fait qu’on n’a pas accès au plaisir de lire lorsqu’on n’a pas dépassé cette phase d’apprentissage. On s’est habitué à scroller des petits messages d’une minute, deux minutes, des vidéos de 3 minutes, qui ne configurent pas notre cerveau à se concentrer plus longtemps.

Y a-t-il une fatalité ? Est-ce que dans vos pires cauchemars, vous qui avez consacré votre vie professionnelle à la culture et à sa diffusion, vous vous dites : « On est en train de quitter la civilisation du livre » ?

R.H. : La civilisation tout court, par moment. Mais je pense qu’on peut toujours agir. Je ne fais pas partie des gens qui ne sont que des lanceurs d’alerte sans imaginer des actions. On mène énormément d’actions au Centre national du Livre pour redonner le goût de la lecture, en partenariat avec l’Éducation nationale de manière centrale dans notre action. On organise un gros festival qui s’adresse aux adolescents, et on voit bien que dès l’instant où on leur propose de lire, où on les prend un peu par la main pour leur donner envie, qu’on fait en sorte qu’ils n’aient pas le sentiment que ça va être un plaisir solitaire, mais qu’il peut être partagé avec leurs copains, qu’on peut créer des clubs de lecture, on voit très vite que cette fracture peut se résoudre rapidement.

Usage des écrans : « Les adultes doivent donner l’exemple et se réguler eux-mêmes, car les enfants sont mimétiques »

Mais il faut agir de manière massive, à la fois pour réguler le temps sur les écrans et laisser de l’espace pour la lecture. Il se trouve qu’au Centre national du Livre, on est obsédé par le livre et la lecture, c’est bien normal. Mais je pense aussi à l’activité sportive, qui est indispensable pour l’équilibre de notre jeunesse, et aux adultes qui doivent donner l’exemple et savoir se réguler eux-mêmes, car on sait combien les enfants sont mimétiques avec leurs parents. C’est une conscience collective, et pour cela, il faut communiquer sur les risques.

Je vais agacer les chercheurs qui considèrent que scientifiquement ça n’est pas encore prouvé, mais je pense que parfois, il faut aussi utiliser l’observation et l’empirisme pour agir. Les premières études qui ont commencé à dire que le tabac était dangereux sont parues en 1941, et la loi Evin, c’est 1991. Il ne faut pas qu’on attende 50 ans pour prendre conscience du fait que la technologie peut nous apporter beaucoup, mais qu’il faut savoir l’utiliser avec intelligence, éduquer les jeunes à utiliser l’IA, les ordinateurs et les écrans. Cela ne veut pas dire leur laisser librement les écrans et le smartphone remplacer toute vie de loisirs, d’interaction humaine.

Quand Emmanuel Macron, il y a 15 jours, explique qu’il faut interdire les réseaux sociaux avant 15 ans, vous applaudissez ?

R.H. : J’applaudis à deux mains. L’Australie est d’ailleurs en train de le mettre en œuvre. Certains disent ce n’est pas possible, c’est faux. Meta est même en train de refondre son application pour pouvoir veiller à ce que les moins de 16 ans n’y aient pas accès. Techniquement, tout est possible. Il suffit de savoir ce que l’on veut politiquement et ce que l’on veut pour la génération de nos enfants.

Vous vous dites que fabriquer des citoyens, c’est aussi leur mettre des livres entre les mains ?

R.H. : Évidemment. En France, on a une littérature magnifique, une littérature jeunesse extraordinaire, ce que démontre [le salon du livre et de la presse jeunesse de] Montreuil chaque année. D’ailleurs, plus d’un livre sur cinq se vend à l’étranger, alors qu’on pourrait penser que les univers des enfants s’arrêtent à nos frontières. Pas du tout, ce sont des livres qui voyagent beaucoup, c’est un véritable [outil de] soft power de la France, la littérature jeunesse. Donc on a vraiment une richesse incroyable, et au moins un livre pour chaque enfant. La rencontre ne peut qu’exister.

Le métier d’écrivain, « précarisé aujourd’hui pour mille et une raisons » selon Régine Hatchondo

Le plus grand lecteur du monde, qui avale tout, qui retient tout, qui recrache tout, c’est l’intelligence artificielle. Est-ce que ça vous effraie d’imaginer qu’aujourd’hui des tas de livres, des tas d’auteurs vivants et morts sont pillés en dépit du droit d’auteur, et qu’une intelligence artificielle peut écrire sans devoir rien à personne ?

R.H. : Oui, bien sûr. On a d’une part la problématique du droit d’auteur, de la perception du droit d’auteur, d’un métier en plus extrêmement précarisé aujourd’hui pour mille et une raisons. Et puis il y a la question des sources qui sont opaques. C’est un véritable enjeu aujourd’hui pour les traducteurs essentiellement, mais qui le deviendra pour les auteurs. En tout cas, est-ce qu’on appellera ça de la littérature ? Aujourd’hui, Amazon vend des millions de livres en ligne qui sont des œuvres écrites intégralement par l’intelligence artificielle. Je dois vous avouer, je n’en ai pas lu. J’ai découvert la romance, la Dark Romance, les mangas depuis que je suis au CNL parce que je ne voulais pas mourir idiote et je voulais comprendre les phénomènes de mode. Je n’ai pas encore acheté directement sur Amazon des livres écrits par l’intelligence artificielle.

Est-ce qu’il y a assez d’argent pour le livre, Régine Hatchondo ? On est en période de préparation budgétaire. L’État a dépensé environ 500 millions pour soutenir l’économie du livre en 2024, les collectivités locales environ trois fois plus. Ça fait beaucoup d’argent pour soutenir l’économie du livre. Est-ce que ça suffit ?

R.H. : Non, ce n’est pas beaucoup d’argent parce que quand on parle d’économie du livre, on met aussi les grandes institutions comme la Bibliothèque nationale de France qui prend une partie importante du budget, mais c’est bien normal, je ne suis pas du tout en train de le critiquer.

A lire aussi

 

Je pense que [les financements dans le secteur du] livre [ne sont] peut-être pas encore totalement à la hauteur de ses enjeux. Je dirais peut-être moins le livre en tant que tel, que l’attention portée à la lecture. C’est là qu’une politique publique doit être certainement mieux dotée, mais je suis convaincue que le président de la République en est conscient, la ministre de la Culture en est fortement consciente, c’est pourquoi les états généraux de la littérature et de la lecture pour les jeunes ont été lancés. Par ailleurs, le pays a une dette publique colossale. Il ne s’agit pas aujourd’hui de pleurer misère en demandant en permanence de l’argent supplémentaire. Je pense qu’on peut aussi, avec le livre, être inventif, car le livre est un des biens culturels les moins chers.

 

 

 

Retrouvez toute l’actualité Société