Notre lecture des évolutions technologiques et de leurs effets sur la société est-elle dépassée ? C’est la thèse que défend la chercheuse à l’EHESS Asma Mhalla, qui publie le livre Technopolitique (Seuil), pour nous aider à comprendre les nouveaux enjeux de la tech et à penser les réponses politiques à leur apporter. Elle était l’invitée de Radio Classique ce jeudi 28 mars.
Dans Technopolitique, c’est à la seconde partie du mot-valise qu’il faut s’intéresser avec le plus d’attention, explique la chercheuse spécialiste de la géopolitique de la tech et des enjeux de l’intelligence artificielle. « Toutes les questions technologiques concrètes » qui émergent ces dernières années « ne sont pas des questions techniques » mais politiques, martèle-t-elle. Pour Asma Mhalla, il est crucial de délaisser l’approche habituelle qui nous fait considérer les technologies comme des « outils » ou à travers leur « impact sur le travail », autant de « sujets qui viennent plus tard », pour s’intéresser à la « vision du monde » qu’elles véhiculent.
Que ce soient l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux ou d’autres innovations, « les technologies font système », analyse-t-elle. Elles constituent « l’infrastructure socle à partir de laquelle se déploie tout le reste : le fait politique, le fait militaire, le fait social, l’information, la démocratie ou le lien aux autres » et « redistribuent le pouvoir et la puissance du XXIe siècle ».
Open AI, Elon Musk, les GAFAM et les BATX sont des acteurs politiques
Ce qu’explique Asma Mhalla, c’est que le problème n’est pas tant la technologie elle-même, mais à qui elle appartient, en l’occurrence « quelques gars de la Silicon Valley que l’on peut compter sur les doigts d’une main ». « Ils privatisent notre futur », alerte-t-elle.
Ces géants de la tech, comme Open AI, Elon Musk, les GAFAM ou leurs équivalents chinois les BATX, « ne sont pas que des entreprises privées » mais aussi « des acteurs politiques, géopolitiques, idéologiques ». Acteurs qui entretiennent avec les Etats démocratiques, à qui ils ne « posent pas forcément de problèmes », des relations ambivalentes.
L’enjeu de la suprématie militaire
Car les technologies sont « systématiquement bifaces : à la fois civiles et militaires », indique la chercheuse. « Un des principaux marchés des géants technologiques sont les marchés publics de défense », explique-t-elle. Or, dans un contexte de rivalité géopolitique entre les Etats-Unis et la Chine, qui se « cristallise en particulier sur la question de l’intelligence artificielle à usage militaire », l’enjeu final pour les deux pays est d’accéder à la « suprématie militaire », ce qu’ils ne peuvent obtenir qu’avec l’aide des grands groupes de la tech.
Une guerre plus subtile se mène aussi sur le plan informationnel. C’est ce qu’Asma Mhalla désigne comme une « guerre des perceptions » qui se joue plutôt sur le temps long et expose la démocratie à deux menaces : celle de créer une « défiance généralisée » chez les citoyens, mais aussi la menace de la désinformation qui a déjà prouvé par le passé sa capacité à influencer des élections, comme lors des élections présidentielles américaines de 2020. « Les réseaux sociaux sont des armes de guerre invisibles », estime-t-elle. « Dès l’instant où l’on a un smartphone, on est tous potentiellement une cible ».
Une régulation peu efficace
Selon la chercheuse, la régulation de ces nouveaux risques « massifiés et industrialisés » est pour le moment lacunaire. « Nos institutions peuvent être un peu anachroniques dans la réponse qu’elles opposent à ces risques nouveaux », juge-t-elle. Tout en étant un « bon signal politique », les paquets réglementaires européens resteraient ainsi « assez inopérants ».
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La priorité qui doit être celle de l’action des gouvernements serait pourtant toute désignée. « La boîte noire, ce n’est pas en premier lieu l’algorithme, c’est d’abord la gouvernance de ces boites-là », assure Asma Mhalla.
Ella Couet
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