En Occident, les victimes élevées au rang de héros ? Pascal Bruckner pointe « un changement de mentalité »

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L’essayiste Pascal Bruckner publie le livre Je souffre donc je suis aux éditions Grasset, dans lequel il expose une théorie selon laquelle la société contemporaine aurait tendance à considérer les victimes de tous types de phénomènes comme des héros. Il était l’invité de la matinale de Radio Classique ce mercredi 20 mars.

Pascal Bruckner veut prendre pour sa théorie un exemple politique relativement récent : le traitement des victimes des attentats du 13 novembre 2015 par le Président de la République de l’époque. « François Hollande a proposé que les victimes des attentats du Bataclan et des rues alentour soient décorés de la Légion d’honneur », rappelle-t-il. Finalement abandonné, ce projet avait été remplacé par la création d’une médaille spéciale, la Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme.

Cette récompense est cinquième dans l’ordre protocolaire ce qui la situe « avant la croix de guerre », comme le souligne le philosophe. « Celui qui a subi une attaque est valorisé peut-être plus que celui qui s’est battu pour son pays », critique-t-il, « le malheureux vaut plus dans cette nouvelle idée que le valeureux ». Cet événement serait révélateur, selon Pascal Bruckner, d’un « changement de mentalité » visant à une considération croissante des victimes et qui se serait « amplifié considérablement ».

La figure de la victime est issue de la Seconde Guerre mondiale

La figure de la victime serait d’abord un héritage du christianisme et du personnage de Jésus, « qui se bat pour tous les humiliés, tous les malades et tous les faibles », mais aussi de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Selon Bruckner, cette figure « a été consacrée après la Seconde Guerre mondiale en France quand le déporté, révélé en 1945 mais éclipsé par la figure du résistant, a triomphé dans l’opinion publique ».

Pour l’essayiste, cela aurait amené les Français à envisager que « [leur] souffrance peut être, d’une manière ou d’une autre, comparée à celle d’un Primo Levi ou d’un Robert Anthelme » et fait émerger une « tendance très contemporaine de mettre ses tracas, ses soucis au niveau de ceux qui ont enduré les pires atrocités ».

Le juridique prévaut sur le politique

Pascal Bruckner avance également que les sociétés contemporaines seraient devenues des « sociétés du cahier de doléances ». Cette évolution s’expliquerait par « la prédominance dans les années 1980-90 d’un mouvement hérité des Etats-Unis » qui reconnaîtrait « la prévalence du juridique sur le politique ». Pour le philosophe, « la confiance dans la capacité des partis politiques à changer le monde s’est érodée » et « c’est auprès des avocats et des juges que les citoyens vont déposer leurs plaintes ».

Il critique la notion, largement reconnue et utilisée en sciences sociales, de l’intersectionnalité des discriminations et des luttes, en l’associant au mouvement du « wokisme ». Ce terme, issu des problématiques de justice sociale et raciale aux Etats-Unis, est aujourd’hui utilisée pour désigner une prétendue intolérance dans les luttes progressistes.

« Victime » est un terme polysémique

« Quand une personne fait converger sur elle-même plusieurs souffrances » raciales ou relatives à l’orientation sexuelle par exemple, « elle bénéficie d’une onction victimaire a priori » tandis que les personnes blanches bénéficieraient d’un « a priori très négatif », estime ainsi Pascal Bruckner. Pour lui, le mouvement « woke » viserait à « considérer une minorité sous l’angle de la souffrance en lui expliquant qu’elle ne pourra jamais sortir de sa condition », ce qui serait une « très mauvaise manière de regarder l’émancipation ».

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Il y aurait également un paradoxe dans le fait que le terme « victime » désigne à la fois les personnes qui le seraient de manière provisoire comme les victimes d’une fraude ou d’un accident et celles qui le seraient de manière permanente comme les victimes d’assassinat, en raison de son caractère polysémique.

Ella Couet

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