Cancer et maladie chronique : « On traite la maladie au lieu de traiter les patients », regrette l’oncologue Alain Toledano

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Alain Toledano, oncologue et co-fondateur de l’institut Rafaël, était l’invité de la matinale sur Radio Classique. Il plaide pour un passage à la « médecine intégrative », qui met l’accent sur la prévention et la réhabilitation des patients touchés par un cancer ou une autre maladie chronique.

« La santé, ce n’est pas que l’absence de maladie », affirme Alain Toledano

Pendant la crise du Covid, les services d’oncologie se sont retrouvés sous un afflux de patients touchés par le virus, raconte Alain Toledano : « on a dû choisir entre les patients qui avaient le Covid et ceux qui avaient un cancer. Ça a créé des frustrations, des tensions et des gens qui démissionnent ». La gestion du début de la pandémie est au cœur de l’actualité : hier, des extraits du journal de l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn ont été révélés dans le Monde, dans lesquels elle affirme avoir alerté Emmanuel Macron dès janvier 2020. Alain Toledano refuse de rejeter la faute sur le gouvernement, « qui a fait comme il a pu dans une situation exceptionnelle ». Il fait remarquer que le vrai travail se situe au niveau de « la refonte du système de santé ».

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Celui-ci, « accessible et solidaire », reçoit 300 milliards d’euros par an mais reste « peu efficient » et nourrit le mécontentement des usagers, pointe l’oncologue. Dépenser de l’argent n’est pas suffisant selon lui, qui revendique le passage d’une « médecine prescriptive » à une « médecine intégrative ». Cela consiste à intégrer l’aspect psychologique, émotionnel, social et sexuel aux considérations de santé. « La santé, ce n’est pas que l’absence de maladie ni “le silence des organes” [formule de Paul Valéry]« , déclare-t-il. Cela implique de développer la prévention et la réhabilitation des patients. Mais aujourd’hui, « on traite la maladie au lieu de traiter les patients », lâche-t-il. Alain Toledano prend l’exemple des maladies chroniques – cancer, insuffisances cardiaques et rénales, diabète, problèmes vasculaires – dont souffrent 20 millions de Français. « On prescrit des boîtes de médicaments dans 90% des cas, dont une sur deux va à la poubelle, ce qui représente une perte de 7 milliards d’euros par an », précise-t-il.

Le budget de la santé dédié à la prévention n’est que de 3%, regrette l’oncologue

D’autres approches, notamment non-médicamenteuses, permettent d’éviter 40% des cancers et 80% des maladies cardiovasculaires selon lui. Le sport, qui implique le dépassement de soi, est un « formidable outil ». Le cancérologue avait d’ailleurs organisé une ascension du Mont Blanc avec sept patientes touchées par un cancer du sein : « ça a créé un lien, mais ça nous a surtout permis de comprendre que quand l’esprit était occupé par un objectif, le corps suivait mieux ». Mais il est difficile d’inciter à limiter la consommation d’alcool et de tabac et prévenir la sédentarité et le surpoids quand 3% du budget de la santé est alloué à la prévention,  regrette-t-il. L’oncologue plaide également pour plus d’écoute des patients : « les médecins leurs coupent la parole au bout de 23 secondes en moyenne ».

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Quant à l’augmentation du nombre de cas de cancers détectés chaque année, le médecin remarque qu’on a aujourd’hui plus de chances d’en guérir. « Il y a des gens qui sont depuis 20 ans sous traitement et qui vivent très bien, un peu comme ce qui se passait pour le VIH », explique-t-il. L’oncologie a vécu une révolution en appréhendant le cancer comme « un ensemble d’entités différentes » et non pas comme une maladie figée. Avec des chirurgies guidées par des robots et des radiothérapies « ultraciblées », la médecine ne cesse de progresser selon Alain Toledano, pour qui la représentation mentale du cancer doit aussi évoluer. « Il ne faut plus se dire qu’un cancer entraine systématiquement la mort », défend-il. « Plein de gens nous disent que ça leur a permis de faire le ménage dans leurs relations et de donner un sens à leur vie ». Mais il reste encore des progrès à faire pour certaines formes assez virulentes et fatales pour les patients, nuance-t-il.

Clément Kasser

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