Sylvain Tesson vient de publier Le Quotidien de l’éternité aux éditions des Equateurs, un recueil d’articles, d’entretiens et d’éditoriaux de son père Philippe Tesson, une des grandes figures de Radio Classique. Il était l’invité de la matinale de David Abiker ce mardi.
Sylvain Tesson est revenu sur la carrière de son père, qui a montré « une forme de distance très bienveillante, une tendresse » dans ses commentaire sur l’actualité. L’auteur de La Panthère des neiges s’est lui aussi prêté au jeu du commentaire de l’actualité : il a exprimé son soulagement mêlé d’inquiétude face aux négociations en cours entre la Russie et l’Ukraine et appelle aussi au calme après les propos controversés du général Mandon.
Les négociations entrent dans une phase décisive cette semaine pour la recherche de paix entre la Russie et l’Ukraine. Une paix voulue, imposée par les États-Unis. Mais cette paix exige-t-elle d’écraser l’Ukraine ?
SYLVAIN TESSON : Je crois que beaucoup de vos auditeurs partageront cet écartèlement qui est le mien. Nous sommes tiraillés entre une espèce de soulagement que tout ce massacre et cette horreur, qui possède des aspects de fratricide, presque de guerre civile car il y a un cousinage très profond de ces peuples slaves qui se battent sur ces plaines tellement proches de notre petite Europe de l’Ouest. Nous sommes écartelés entre le soulagement qu’une résolution de ce conflit se profile et puis une inquiétude. Il ne faudrait pas que l’Ukraine perde son indépendance et sa souveraineté dans une espèce de paix bancale qui ne serait qu’une sorte de faux compromis.
Est-ce que vous estimez que l’Europe est menacée par la Russie ? Il y a de nombreux débats, des sorties de généraux depuis plusieurs semaines qui disent qu’il faut que la France se prépare. Il y a eu ce discours du président de la République à Varsovie la semaine dernière qui rétablit un service militaire volontaire. Est-ce que vous faites partie de ceux qui disent attention, le son du canon n’est pas si loin ?
S.T. : D’abord, l’agression de la part de Poutine en 2022 a d’une certaine manière réveillé l’Europe. C’est ce qu’on appelle, ce que les rhétoriciens et philosophes grecs appellent l’hétérotélie, c’est-à-dire le fait que vous voulez faire quelque chose et il se passe autre chose. Lui voulait prendre le Donbass en passant par Kiev, et soudain il réveille la conscience de l’Europe, et même de la défense européenne. L’Europe s’aperçoit que l’histoire n’est pas finie. Mais il y a une deuxième question : est-ce que l’histoire va se faire sans l’Europe ?
Sylvain Tesson : « Le général Mandon est resté dans le cadre absolu de ses fonctions »
On assiste à un événement très paradoxal : les Européens s’aperçoivent soudain qu’on ne peut pas uniquement rêver de l’avenir comme d’une grande plateforme de marché commun où l’on opérerait libéralement sa prospérité économique, mais que l’histoire s’est réinvitée à nos frontières. Sauf que dans le même temps, on s’aperçoit de notre espèce de faiblesse. Nous avons dégarni nos frontières. Nous nous sommes peut-être – qui suis-je pour lancer ces imprécations – mais nous nous sommes peut-être assis sur une certitude que l’histoire était finie, et puis tout à coup vient l’obligation de se réveiller. Au sujet de la phrase du général Mandon [qui a déclaré qu’il fallait « accepter de perdre ses enfants »], faisons attention de ne pas prendre le commentaire d’une phrase pour un événement.
D’abord, de qui parlait-il ? Le général parlait de ses hommes, c’est-à-dire des gens dont il a la responsabilité, les militaires. N’exagérons rien, il n’était pas en train de dire que tous les enfants des écoles allaient devoir, au son du tambour, prendre leurs épées de bois et se masser à la frontière. Je crois qu’il faut voir avec un peu de calme ses propos. J’ai appris les propos du général Mandon quand j’étais sur un bateau, un porte-hélicoptères amphibie, invité par la marine nationale et la légion étrangère. Ce porte-hélicoptères était en train de croiser, il y a dix jours, dans le cadre de la mission Corymbe au large des côtes du Sénégal, pour essayer de maintenir un semblant de présence française en Afrique de l’Ouest. Je vous rappelle que la France est partie de toute l’Afrique de l’Ouest à la fin de l’année 2022. C’est une tentative de la France, à la demande des pays africains, de la coopération militaire, de revenir pour essayer d’imposer une certaine forme de stabilité en Afrique de l’Ouest. J’avoue que les marins et les légionnaires avaient trop de travail pour commencer à s’exciter sur des sorties d’un général qui, je crois, restait dans le cadre absolu de ses fonctions et de son discours.
Vous publiez avec votre sœur Stéphanie Tesson Le Quotidien de l’éternité, un recueil de textes et d’interviews de votre père. Il a dû signer 20 000 articles au cours de sa vie de journaliste. C’est énorme. Vous avez essayé d’en rassembler le plus possible, les plus exemplaires de son travail et de sa carrière de journaliste. Il disait : « La guerre est restée pour moi l’interrogation majeure, incompréhensible à la fois sur le plan historique, philosophique, moral, mais aussi sur le plan humain. Ces périodes que nous vivons actuellement augmentent encore ma souffrance. » Est-ce que vous avez saisi le sens de cette sortie de votre père ?
S.T. : Il nous en parlait souvent. Il avait 12 ans quand la guerre est arrivée, il était né en 1928. Ça a été évidemment la grande catastrophe de son enfance. Tout d’un coup, il a vu autre chose que le spectacle auquel normalement est destiné l’enfant. La trilogie de l’enfant, c’est l’insouciance, l’innocence et une forme d’insolence. Et voilà que tout d’un coup, on l’invitait à juger des affaires des hommes avec gravité et douleur. On peut bien comprendre que c’est un grand fracas, un écroulement dans une âme d’enfant. Et puis la maison était occupée, puisqu’il était né dans un petit village en Picardie. La maison familiale était occupée par des officiers allemands, comme dans le livre de Vercors, Le Silence de la mer.
Sylvain Tesson : « Le journalisme et le théâtre, c’est un peu la même chose »
Il a vu des officiers dès sa tendre enfance dans sa maison, et toute la vie en a été bouleversée. Il est parti en exode avec les avions allemands qui survolaient les caravanes familiales. Il a perdu son père qui n’était pas mort au front mais emprisonné dans un oflag. Son père était officier, parti dans un oflag en Allemagne. Son enfance lui a été ravie. L’insouciance de l’enfance est toujours un dommage collatéral de la guerre. Ça l’a complètement hanté. C’est pour cela qu’il a fait de la politique ensuite et du journalisme politique avec de la distance. Et quelle est l’addition dans l’équation humaine de la distance que l’on prend avec les choses et du tourment né de la guerre ? Ça s’appelle à la fois le journalisme et le théâtre. C’est un peu la même chose. Vous êtes bien placé pour savoir qu’il y a quelque chose de la comédie et de la tragédie dans le jeu politique. Et le journaliste va au spectacle tous les jours et il rend compte de la pièce de théâtre qui s’écrit sous ses yeux. C’est ce qu’il a fait dans sa vie, il a mêlé l’art journalistique et l’art théâtral. C’est pour ça qu’à la fin de sa vie, il a dirigé un petit théâtre [le Théâtre de Poche NDR].
Toute sa vie, pendant des décennies, il a commenté l’actualité politique [à Radio Classique] avec Guillaume Durand, et dans ses journaux, puisqu’il a été rédacteur en chef de Combat pendant 20 ans, puis il a créé Le Quotidien de Paris, et ensuite il est intervenu dans certains journaux. C’est Olivier Frébourg et les éditions des Équateurs qui ont rassemblé quelque chose comme 300, 400 articles de ses 55 ans d’intervention politique dans le champ de la Ve République. Il se dégage de cette extraordinaire énergie de commentaire de l’actualité une forme de distance très bienveillante, une tendresse, mais aussi une implacable volonté de défendre à tout prix la gaité, la légèreté et la liberté.
Je suis tombé sur un texte intéressant. Je vous en lis quelques lignes. « Il y a dans l’époque une manière étrange de s’accoutumer au médiocre. On s’y habitue comme à une mauvaise odeur. D’abord on grimace, puis on respire un peu fort et enfin on n’y pense plus. C’est cela au fond le vrai drame, non pas la crise, non pas les tensions, non pas la cacophonie politique que nous subissons. Tout cela est ancien, presque folklorique. Ce qui est nouveau, c’est la résignation. Pourtant, je veux croire qu’il reste ici ou là des éclats de courage, des fragments de lucidité. Une nation ne meurt pas d’un seul coup, elle s’éteint faute de voix. Pour s’en inquiéter, il suffirait qu’un peu plus d’entre nous se lève, parle clair, refuse le ronron soporifique des certitudes commodes. Voilà ce qu’il faudrait, du nerf, de l’esprit et surtout cette vieille vertu française qu’on croyait perdue : la liberté de dire non et de le dire fort. » Reconnaissez-vous là votre père ?
S.T. : Bien sûr.
Je vous arrête. C’est l’IA qui a écrit à la façon de votre père.
S.T. : Mais quelle horreur ! Comment pouvez-vous insulter un mort au point de convoquer cette abomination robotique ?
Elle vous a piégé quand même.
S.T. : Oui, mais ça veut dire qu’elle sent le cadavre, cette espèce de puce globale immonde. Elle a pillé. De toute façon, c’est ça le principe de l’IA : c’est de piller. Ce supercalculateur qui exalte les imbéciles n’est en fait qu’un immense monstre de plagiat. C’est le Frankenstein du pillage généralisé de ce que nous lui donnons.
Je savais que vous diriez ça, mais je n’ai pas pu résister.
S.T. : Je ne peux pas résister au fait de manifester mon abomination. La transfusion sanguine que vous venez de faire en siphonnant le contenu numérique des éditoriaux de mon père, qui donne ce pastiche, a révélé au moins un mot qui est le mot de mon père : résignation. Il détestait ça, parce que son grand combat était le combat de l’énergie. Il aimait l’énergie. Or il n’y a pas plus énergétique que la liberté et la liberté de dire.
Philippe Tesson a été condamné 25 fois pour outrage au chef de l’Etat
Dans Le Quotidien de l’éternité des éditions des Équateurs, qui rassemble les 60 années d’intervention politique, il se souvient de temps en temps qu’il s’est fait condamner 25 fois à la chambre correctionnelle pour outrage au chef de l’État. Sans regret, non seulement sans regret, mais presque avec fierté. Il disait : « Le rôle du journaliste, c’est d’être un poil à gratter. » Le journaliste est sur un strapontin de la fosse d’orchestre.
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Il regarde la tragi-comédie politique avec malheureusement des hommes politiques qui sont de plus en plus médiocres dans leur verbe. Je pense que ce serait sa tristesse aujourd’hui de voir des députés qui s’écharpent mal. La comédie, la commedia dell’arte parlementaire est toujours la même, sauf qu’elle est moins bien servie. Il n’y a plus un Goldoni ou un Gozzi pour faire le texte. Ce qu’il voulait, lui, c’est que l’énergie soit là et la liberté de dire.
Que va-t-il se passer du 1er au 12 décembre au Théâtre de Poche à Montparnasse à Paris ? Vous allez dire des extraits de votre livre Les Piliers de la mer que vous avez publié l’année dernière chez Albin Michel avec un violoniste ?
S.T. : D’abord, c’est au Théâtre de Poche qu’avait repris mon père en 2014 et que dirige aujourd’hui ma sœur. Le théâtre étant pour lui la continuation de la politique. Il avait une phrase terrifiante : « La vie est médiocre, mais le théâtre est là pour la racheter. » C’est pour ça qu’il a toujours voulu faire une commedia dell’arte de ses journaux et toujours voulu mettre l’actualité dans le théâtre. Du 1er au 12 décembre, tous les soirs à 21h, je raconte ma dernière aventure sur les falaises maritimes. J’ai fait une aventure à la fois physique et philosophique dans les mers du monde et je suis accompagné d’un merveilleux violoniste américain qui s’appelle Ian McCamy. On fait de la musique de taverne irlandaise, de la musique celtique, et moi je raconte l’aventure sur Les Piliers de la mer. C’est tous les soirs du 1er au 12 décembre à 21h et il reste des places au Théâtre de Poche.
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