« La nuance est une position plus juste intellectuellement et plus efficace politiquement » assure l’essayiste Jean Birnbaum

SADAKA EDMOND/SIPA

La nuance et le mot juste ont-ils encore une place dans le débat public ? Dans une société de plus en plus polarisée, l’essayiste Jean Birnbaum, directeur du Monde des Livres, veut partager sa conviction : « dire les choses comme elles sont » vous met en position de force. Invité de David Abiker dans la matinale de Radio Classique, il est venu parler de son dernier livre, La Force d’être juste, publié aux éditions Flammarion.

Emmanuel Macron attend des médias qu’ils vérifient leurs informations et évoque la possibilité d’une certification. Immédiatement, il est accusé ici et là de vouloir rétablir l’ORTF. C’est ça la polarisation, la défaite de la nuance ?

JEAN BIRNBAUM : Quand on accuse l’État de vouloir établir un ministère de la Vérité [comme le fait une partie de la droite et l’extrême droite NDR], on fait référence à Georges Orwell, qui est un des héros de mon livre. Journaliste lui-même, Orwell était très attentif à ces questions. Pour lui, la force d’un journal, c’était justement la capacité à dire des choses que les lecteurs n’ont pas envie d’entendre, à dire des choses que soi-même parfois en tant que journaliste, on n’a pas envie d’entendre. Orwell disait : « le problème, c’est que souvent la vérité quand elle sort de la bouche d’un adversaire ou d’un ennemi, elle se transforme en mensonge ».

Il y a une grosse confusion entre information, désinformation, opinion. Il faut veiller à [maintenir] des règles de l’information juste, fiable, vérifiée. En même temps, tous les médias ont pu se tromper, donc désigner des gens qui seraient ou non labélisés comme journaliste, c’est compliqué. Nous-mêmes au Monde, on a régulièrement admis plusieurs années plus tard qu’on s’était trompé sur tel ou tel sujet, on a eu la force de le reconnaître. Mais sur le moment, c’est pas toujours si facile. Qui, à tel ou tel moment va pouvoir se faire le gardien de la vérité, c’est toujours une question délicate.

Aujourd’hui pour être entendu et écouté dans l’espace public, il faut intervenir sur un registre émotionnel, faut crier, surjouer la colère, être simple et schématique, c’est la condition pour exister. On l’a vu dans certaines campagnes aux États-Unis, on a vu Donald Trump cliver à dessein. Comment on sort de cette spirale qui conduit chacun à la radicalisation ?

J.B. : Récemment le chef d’état-major des armées a parlé de la force d’âme, il a choqué beaucoup de monde avec son vocabulaire. Il faut pour essayer de se soustraire à cette logique de meute, pour essayer de dire les choses comme elles sont, de décrire le réel dans sa complexité, dans ses contradictions, dans ses nuances. Ça demande beaucoup de force, surtout dans un moment comme le nôtre où on est sommé d’être rivé à un camp, d’être assigné à résidence idéologiquement.

Jean Birnbaum : « la mauvaise foi prolifère, et pas seulement sur les réseaux sociaux »

Depuis que j’ai publié Le Courage de la nuance, j’ai pu vérifier qu’il y a plein de gens qui ne se sentent pas toujours très représentés politiquement et pas toujours non plus médiatiquement. Ils sont souvent solidaires mais isolés et en ont marre de cette ambiance où la haine fait écho à la haine, où la mauvaise foi prolifère, et pas seulement sur les réseaux sociaux. Il faut arriver à s’arracher à ça, à nommer les choses comme elles sont, à refuser d’écrire le monde en noir et blanc, quitte à se mettre à dos les fanatiques de toutes les couleurs. C’est vraiment mon obsession.

Prenons un cas pratique. Il y a des tendances quand on observe les réseaux sociaux aujourd’hui ou certains débats ou certaines tribunes. Si vous discutez avec des gens de droite et que vous leur dites, sur un plan économique, la France a peut-être besoin de travailleurs immigrés, ils vous disent : mais vous êtes dans le déni. Inversement, si vous dites à des gens de gauche ou d’extrême gauche qu’il faut absolument réguler l’immigration parce que les Français ne comprennent pas qu’il n’y ait pas de contrôle sur qui entre et sort de leur territoire, ils vous répondront : tu fais le jeu de l’extrême droite. Comment on sort de ça ?

J.B. : Le problème, c’est qu’on a tous besoin – c’est presque animal – d’être installé dans un petit collectif unanime, d’avoir son petit confort, le confort du conformisme. À un moment donné, il faut se dire que ça n’est pas juste, mais aussi que ça n’est pas efficace, c’est quelque chose de très important. Quand j’ai publié Le Courage de la nuance, beaucoup de gens m’ont dit : oui, mais la nuance c’est un truc de bourgeois, de tiède.

Un truc d’expert, aussi. Parce que les experts sont très contestés aujourd’hui

J.B. : Oui, mais les experts aussi peuvent parfois manquer de nuance. Tout mon objet, c’est de montrer que la nuance n’est pas affaire d’expert, affaire d’intellectuels, affaire de bourgeois, de tiède, de gens qui démissionnent, qui ne s’engagent pas. La nuance, non seulement c’est souvent une position qui est plus juste intellectuellement, mais c’est aussi une position qui est plus efficace politiquement ou dans l’action, quel que soit le type d’action qu’on mène.

Être nuancé, c’est lutter contre sa propre bêtise, son propre dogmatisme, selon Jean Birnbaum

Ça peut être dans une entreprise, dans un syndicat, en politique. Je suis convaincu qu’une position nuancée, qui décrit le réel dans sa complexité et qui accepte de voir les choses comme elles sont, c’est une position non seulement plus juste, mais plus forte.

Est-ce qu’on peut être d’extrême droite et être nuancé, et d’extrême gauche et être nuancé ?

J.B. : C’est une très bonne question. Dans mon livre, [je parle de] héros sont des gens qui étaient engagés. George Orwell s’est engagé les armes à la main pendant la guerre d’Espagne. Simplement, on peut être nuancé, c’est-à-dire lutter contre sa propre bêtise, contre son propre dogmatisme. George Orwell se battait contre le fascisme en Espagne et contre le franquisme, mais il le faisait en toute lucidité. Il disait : je veux bien me battre, mais je ne veux pas le faire en mentant, je ne veux pas cautionner les crimes et les mensonges de mon propre camp quand mes camarades assassinent des prêtres ou mettent le feu à une église, je veux que ça soit dit parce que c’est la vérité.

On reparle de la nuance parce que c’est l’époque des réseaux sociaux et de leurs excès, mais se traiter de facho, se traiter de stalinien, ça existe depuis pas mal de temps !

J.B. : Oui, parce qu’on a besoin d’être installé dans une petite meute, mais d’en exclure tous ceux qui viennent exercer leur esprit critique. On voit des Insoumis qui défilent dans les meetings de François Ruffin et qui disent : « Ruffin n’est pas un camarade ». Quiconque n’est plus dans la ligne, quiconque mord la ligne, se voit exclu de la meute, se voit désigné comme traître ou parfois comme fasciste et on lui dit : « tu fais le jeu de l’ennemi, tu fais le jeu de l’extrême droite ». L’anathème est consubstantiel à la politique, à ces phénomènes de meute, mais la politique juste, la politique forte, la politique qui est efficace, si on tient vraiment à ses idées, si on tient vraiment à son idéal, c’est une politique qui vient lutter contre ce genre de mauvais réflexe.

Je voudrais votre avis, Jean Birnbaum, sur ce qui s’est passé au sein de l’université française ou de certaines universités aux États-Unis. C’est le lieu du débat, on apprend par les livres, ça devrait se passer calmement dans le pluralisme. En fait, on y tolère depuis de nombreuses années des blocages ou l’envahissement des amphithéâtres, notamment par l’extrême gauche. On hésite à y maintenir des signatures ou des conférences du bord opposé. Bref, on a le sentiment que le gauchisme contrôle la vie intellectuelle dans certaines universités. Est-ce que c’est votre sentiment ?

J.B. : Non, je ne pense pas que le gauchisme contrôle les universités. Par contre, je pense qu’il faut avoir le courage de la nuance et la force d’être juste, c’est-à-dire qu’il faut pouvoir nommer les choses comme elles sont. J’ai des amis universitaires, très à gauche, qui savent très bien que telle ou telle fac est radicalement orientée. Ils ne vont pas le dire, justement parce qu’ils ne veulent pas faire le jeu du pouvoir ou le jeu de l’extrême droite ou le jeu de telle ou telle force adverse. Ça, c’est un gros problème.

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Je connais même des profs de fac américains qui à la fois sont totalement effrayés par Trump et par sa politique et par les arrestations de migrants dans les rues de façon extrêmement violente, et qui en même temps disent qu’ils sont secrètement heureux que les campus américains ne soient plus dans l’état où ils étaient il y a quelques mois.  Parce que la force d’être juste, ce n’est pas le refus d’un engagement, d’une lutte pour des idées d’émancipation ou de justice, c’est simplement le fait que ces idées ne deviennent pas écraser les autres et ne viennent pas étouffer la liberté d’expression.

Vous dirigez Le Monde des livres. Les Français lisent de moins en moins et c’est quand même par la lecture, par le temps de la lecture et de la concentration qu’on accepte de se confronter à l’idée d’un autre auteur. Avec cette baisse de la lecture, est-ce que vous redoutez un affaissement de la pensée critique, du débat démocratique et de ce rôle de la nuance que vous appelez de vos vœux ?

J.B. : Je ferai une réponse nuancée. D’abord oui, d’un certain côté, je pense que la nuance se réfugie dans les livres, elle se réfugie dans les textes, dans le regard critique sur les textes. En même temps, je pense qu’il y a beaucoup de gens qui sont payés pour lire des livres, qui sont payés pour s’instruire, il y a beaucoup de gens qu’on appelle les intellectuels et qui ont prouvé au 20ᵉ siècle qu’ils étaient tout sauf nuancés. Les intellectuels au 20ᵉ siècle ont souvent non seulement pas été du côté de la nuance, mais étaient à l’avant-garde du pire. Donc on peut être bardé de diplômes, avoir des bibliothèques qui débordent et ne pas du tout être nuancé, verser dans le pire.

 

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