Rencontres musicales d’Evian : le Quatuor Modigliani promet une création « détonante et colorée »

Les Rencontres Musicales d’Evian nous proposeront une édition exceptionnelle, du 4 au 9 juillet, à huis clos certes, mais accessible à tous grâce aux micros et caméras de Radio Classique et de Medici.tv. L’occasion pour les musiciens du Quatuor Modigliani, co-directeurs de la manifestation, de passer de la résilience du confinement à une forme de projection vers le futur. Amaury Coeytaux, Loic Rio, Laurent Marfaing et François Kieffer, les 4 membres du quatuor se confient.

 

Le Quatuor Modigliani a imaginé, avec les directeurs de la Grange au Lac, une programmation selon les disponibilités et les envies des artistes

Laure Mézan : Ces Rencontres Musicales d’Evian marqueront votre grand retour sur scène après de longs mois d’une vie confinée et sédentaire à laquelle vous n’étiez pas habitués. Que retirez-vous de cette expérience ?

Laurent Marfaing : Cet arrêt brutal de notre vie si trépidante de musiciens itinérants nous est apparu, dans un premier temps, comme une respiration, l’occasion de nous poser, de nous rapprocher de notre famille et de nous recentrer. Mais, la frustration a rapidement pris le pas et le besoin de s’exprimer se fait de plus en plus ressentir. Il nous tarde de nous rassembler tous les 4, de lire du répertoire, de remonter des œuvres, de retrouver le public, aussi réduit soit-il.

 

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François Kieffer : Nous nous sommes posés bien des questions et avons cherché à donner un sens à cette période que nous traversons. Le temps est venu de se réinventer, de réfléchir à de nouvelles formes.

Loic Rio : L’avenir semble encore bien incertain à l’heure où nous avons tant besoin de nous projeter, sans aucune visibilité sur l’été ni même sur le début de la prochaine saison. Mais nous sommes, effectivement, prêts à nous réinventer, à imaginer bien des projets, sachant cependant qu’un quatuor se jouera toujours à 4 et qu’un violon se tiendra toujours à la main gauche.

 

 

Laure Mézan : Vous avez exprimé vos inquiétudes face à la situation dramatique du monde musicale, à travers une tribune, signée par plusieurs centaines de musiciens. Votre cri d’alarme a-t-il été entendu ?

Amaury Coeytaux : Si bien des institutions font de leur mieux en décalant les dates de concerts ou en envisageant des réinvitations pour les saisons à venir, rares sont celles qui ont la possibilité de recourir au chômage partiel. Il est ainsi vital de trouver des solutions pour tous les musiciens privés d’activités et de revenus. Nous sommes, aujourd’hui, toujours dans l’expectative.

 

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Loic Rio : Nous n’avions pas l’habitude de nous exprimer et de prendre parti sur des sujets politiques ou syndicalistes. Mais il nous est apparu essentiel de mettre en lumière la fragilité du statut des musiciens qui, pour beaucoup, ne sont pas liés au régime de l’intermittence, alors que s’envisage un arrêt de 6 à 9 mois de la vie musicale. Les modalités restent encore à définir et nous sommes disponibles à toute forme d’adaptation. Le quatuor à cordes est une formation particulièrement flexible. Nous n’avons besoin que de 4 chaises et de 4 pupitres, nous pouvons jouer sur de petites scènes, pour 10 ou 20 personnes, et, pourquoi pas, donner plusieurs concerts dans la même journée. Il y a tant de choses à imaginer. Encore faut-il connaître la règle du jeu !

 

 

Laure Mézan : Dans un tel contexte, comment avez-vous pu maintenir et réinventer les Rencontres Musicales d’Evian ?

Laurent Marfaing : Il nous est apparu essentiel de faire exister l’événement afin de prouver qu’il est possible de donner vie à la musique malgré ces conditions si restrictives et l’interdiction de tout rassemblement. Ce projet a pu voir le jour grâce au financement de nos mécènes. Nous réalisons la chance que nous avons de pouvoir vivre ces moments uniques et retrouver l’intensité du concert, même sans public.

François Kieffer : Nous avons pris le temps d’échanger avec Alexandre Hémardinquer et Philippe Bernhard (directeurs de la Grange au Lac) afin d’imaginer une nouvelle programmation, réinventée selon les disponibilités et les envies des artistes susceptibles de nous rejoindre. C’est ainsi que naîtront des rencontres inédites : Beatrice Rana, qui viendra de Rome, jouera pour la première fois avec Paul Meyer et Gautier Capuçon. Ce dernier sera, par ailleurs, notre partenaire pour ce quintette à 2 violoncelles de Schubert que nous rêvions de jouer ensemble depuis des années !

 

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Liya Petrova, Alexandre Kantorow et Antoine Tamestit partageront la scène pour la première fois autour d’un programme aux accents brahmsiens. La danse sera également au rendez-vous à travers un projet de concert chorégraphié qui nous tenait à cœur, associant les danseurs Agnès Letestu et Florenc Melac au scénographe Jérémy Demester. Cette création, autour du Quatuor à cordes de Ravel, qui fera se déployer une multitude de décors, s’annonce détonante et colorée.

Loic Rio : Nous retrouverons également de fidèles amis, tels le Quatuor Ebène et Bertrand Chamayou avec qui nous n’avons pas joué depuis de longues années. Il sera ainsi notre partenaire dans La Truite de Schubert. Ces nouveaux échanges s’annoncent d’autant plus forts que nous avons tous besoin de réapprendre à être ensemble !

 

 

Laure Mézan : Comment envisagez-vous de retrouver les émotions du concert en jouant sans public et en respectant les nouvelles règles de distanciations sanitaires ?

Loic Rio : En quatuor, il existe déjà une distanciation d’environ un mètre entre les musiciens, permettant de répondre aux besoins d’envergure nécessaires au déploiement des archets. Mais, il est certain que nous suivrons de près les recommandations des autorités.

Laurent Marfaing : La cohésion du son demeure primordiale, sachant qu’elle ne peut se créer qu’avec une certaine proximité. Il est essentiel de pouvoir se ressentir, de percevoir les harmonies, de vibrer et d’arriver à parler d’une même voix. Il conviendra donc de trouver un bon équilibre pour recréer ces sensations.

 

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François Kieffer : Quant au huis clos, c’est une situation particulière, à laquelle nous devrons nous adapter. Mais les caméras et les micros nous aideront à recréer l’énergie et les émotions du concert.

Amaury Coeytaux : Ces moments marqueront ainsi nos retrouvailles avec le public, même si elles se feront à distance ! J’ai hâte de ressentir ces sensations rendues possibles grâce à la captation. Nous aurons, sans doute, l’impression de vivre quelque chose d’assez étrange et de décalé dans la mesure où nous ne pourrons pas percevoir les émotions de ces spectateurs invisibles. Mais l’expérience s’annonce exceptionnelle ! Et la captation demeurera, sans doute, un outil essentiel pour accompagner et faire rayonner les concerts qui, dans un futur proche, se limiteront à de petites jauges.

 

 

Laure Mézan : Schubert occupera une place centrale dans la programmation de ces nouvelles Rencontres Musicales d’Evian, alors que vient de paraître votre enregistrement de son Octuor pour vents et cordes avec Sabine Meyer, Bruno Schneider, Dag Jensen et Knut Erik Sundquist. Ce compositeur ne symbolise-t-il pas justement cette idée de dialogue que vous revendiquez à travers votre festival ?

Loic Rio : Franz Schubert est, peut-être, l’incarnation même de ce que nous vivons actuellement. C’est un compositeur qui est souvent resté dans l’ombre mais qui a su inventer une forme de convivialité à travers ce que nous appelons aujourd’hui des Schubertiades, ces moments de musique partagés entre petits groupes d’amis, dans l’intimité d’un salon.

 

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Sa musique nous a toujours accompagnés et prend encore plus de sens en cette période que nous traversons.

Laurent Marfaing : Schubert a son propre univers auquel il faut savoir s’adapter. Il relève, effectivement, de l’intime et répond ainsi parfaitement aux exigences de cette nouvelle vie musicale tournée vers les petites salles et destinée aux assemblées restreintes.

 

 

Laure Mézan : Et pourquoi avoir choisi d’enregistrer l’Octuor ?

François Kieffer : C’est une œuvre exceptionnelle, solaire et empreinte de cette élégance viennoise. On peut y voir un hommage au Septuor de Beethoven et percevoir, en même temps, le langage poétique aussi profond que touchant de Schubert.

Loic Rio : Cette partition si contrastée, nous fait traverser des moments de bonheur et d’optimisme tout en nous rappelant la fatalité du destin. C’est une œuvre à part et unique, d’une grande densité que nous avons beaucoup jouée, en particulier en Allemagne, avec les partenaires de ce disque. Ce projet d’enregistrement occupait notre esprit depuis très longtemps.

 

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Amaury Coeytaux : Nous sommes ici à la croisée de la symphonie et de la musique de chambre. Alors que nous avons entrepris de jouer l’intégrale des quatuors de Schubert, élargir notre perception de sa musique avec d’autres partenaires est extrêmement stimulant. En tant que quatuor, nous avons l’habitude d’une respiration commune. Avec les vents, l’émission du son se fait différemment et n’a pas la même immédiateté. Cela nous pousse à inventer un nouveau langage commun.

Laurent Marfaing : Sabine Meyer est une partenaire de longue date avec laquelle les rapports sont devenus tellement naturels aujourd’hui. Lorsque nous partageons la scène, le dialogue semble si évident. Et c’est justement le dialogue qui est à la base de tout le travail d’un ensemble de musique de chambre.

 

 

Laure Mézan : Le dialogue et le partage que vous célébrerez de nouveau en juillet à Evian peuvent-ils s’élargir à toute la communauté musicale avec laquelle vous semblez partager, en cette période de crise, un élan de solidarité ?

Laurent Marfaing : Au moment de lancer notre tribune, qui a fédéré près de 500 musiciens, nous avons échangé en visioconférence avec tous les quatuors français et avons réalisé à quel point nous sommes nombreux et partageons les mêmes inquiétudes. Il est évident que notre message ne sera que plus audible si nous unissons nos forces.

 

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Amaury Coeytaux : Tous les artistes, quel que soit leur milieu ou leur profil de carrière, ressentent aujourd’hui une même envie urgente : retrouver les planches des théâtres et des salles de concert. Cette crise a fait resurgir une vraie solidarité entre musiciens confrontés aux mêmes angoisses et frustrations. J’espère qu’elle nous incitera à réinventer l’avenir tous ensemble.

 

Laure Mézan

 

Les Rencontres Musicales d’Evian se dérouleront du 4 au 9 juillet à la Grange au Lac avec le Quatuor Modigliani, Agnès Letestu et Florenc Melac , Jérémy Demester, Alexandre Kantorow, Liya Petrova, Antoine Tamestit, Bruno Philippe, Bertrand Chamayou, Gautier Capuçon, Yann Dubost, le trio Khachatryan, Beatrice Rana, Paul Meyer et le Quatuor Ebène. 6 concerts, à 20H, retransmis en direct sur Radio Classique et Medici.tv.

Retrouvez ici la programmation

L’enregistrement de l’Octuor pour vents et cordes D. 803 de Franz Schubert par le Quatuor Modigliani, Sabine Meyer, Bruno Schneider, Dag Jensen et Knut Erik Sunquist vient de paraître, en digital, chez Mirare. Sortie physique prévue à la rentrée.

 

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