La Symphonie n°6 de Beethoven : pourquoi l’appelle-t-on « la Pastorale » ?

La Symphonie n°6 de Beethoven est créée à Vienne en même temps que la 5ème et son fameux « pom pom pom pom ». Le compositeur reprend les formes classiques et l’inspiration puisée dans la Nature, tout en renouvelant la tradition par une approche originale. Oeuvre romantique, la « Pastorale » est une « expression de la sensibilité » et non une imitation des éléments.

 

La presse de l’époque ne montre guère d’intérêt pour la Symphonie Pastorale à sa création

Imaginons un instant ce 22 décembre 1808 au Theater an der Wien de Vienne. On y donne les premières auditions des Cinquième et Sixième symphonies avec l’air « Ah ! Perfido, » ainsi que plusieurs mouvements de la Messe en Ut puis le Concerto pour piano n°4, la Fantaisie chorale et la Fantaisie pour piano ! Le concert dura quatre heures et Beethoven jugeant le programme un peu “court” s’empressa de proposer un mini-récital d’improvisations au piano ! La Presse salua la performance du soliste, mais trouva le reste du programme sans grand intérêt…

 

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Beethoven avait retardé de plusieurs mois la composition de la Symphonie n°6 en raison des multiples commandes qu’il lui fallait assurer

Beethoven travaillait déjà sur le Concerto pour piano n°4 en sol majeur, le Concerto pour violon, la Quatrième Symphonie ainsi que sur des lieder et des pièces de musique de chambre. Il n’acheva donc la partition de la Pastorale qu’entre juillet et août 1808. Pour autant, les premières ébauches de la Symphonie remontent à l’année 1803. Mais c’est à partir de 1807 que Beethoven se mit à travailler simultanément sur les Cinquième et Sixième symphonies. D’ailleurs, lors de la création, la Symphonie Pastorale fut présentée comme étant… la cinquième ! La Cinquième Symphonie en ut mineur témoigne à l’évidence des liens étroits avec celle en fa majeur : unité thématique, simplicité du matériau, scherzo en cinq parties… Les deux partitions révèlent en effet une unité qui repose non pas sur un programme d’inspiration poétique, mais sur des relations purement musicales, internes à chaque œuvre.

 

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Beethoven fut explicite en ce qui concerne la partition : « Symphonie Pastorale ou souvenir de la vie champêtre. Plutôt expression de la sensibilité que peinture ».

La Pastorale surprend tout d’abord l’auditeur en raison de son aspect “classique” et plus précisément baroque car les représentations musicales de la Nature étaient l’un des sujets les plus souvent abordés aux 17e et 18e siècles. La Sinfonia y chantait la fusion de l’Homme et de la Nature, reflétant une attirance pour les pensées philosophiques de l’Antiquité grecque. Cela étant, il ne faut pas imaginer que Beethoven à l’instar d’un Rebel ou d’un Lully ait souhaité imiter les bruits de la Nature. Ce serait répertorier l’œuvre dans le genre de la peinture musicale, de la musique à programme. Loin de lui l’idée de concevoir une pièce “bruitiste” même si le rossignol (flûte), le coucou (les clarinettes) et l’orage (cuivres et percussions) nous mènent au cœur des éléments ! L’illustration poétique ne doit pas détourner l’auditeur de l’écoute de la musique pure, mais créer un espace imaginaire. La littérature de l’époque, l’influence du Werther de Goethe eurent également une influence déterminante sur la pensée de Beethoven. Werther ne rencontre-t-il pas Charlotte lors d’un orage ?

 

Existence bucolique, paix et harmonie prennent fin avec l’Orage, dans le quatrième mouvement.

Le premier mouvement Allegro ma non troppo s’intitule « Eveil d’impressions agréables en arrivant à la campagne ». Il est le souvenir des promenades que faisait alors Beethoven dans la campagne viennoise. Les cordes ponctuent la fluidité du mouvement. Les deux thèmes n’engendrent aucune tension.

Le second mouvement Andante molto mosso (« Scène au bord du ruisseau ») n’imite pas le bruit du ruisseau mais, plus exactement, la représentation artistique que l’on s’en fait. Deux violoncelles énoncent le thème qui se déploie en une ligne mélodique continue. L’ensemble des pupitres de la petite harmonie s’insinue dans cet espace. La scène évoque une nature bruissante que Messiaen se plaisait à décrire devant ses étudiants du Conservatoire de Paris.


2ème mouvement « Scène au ruisseau » (Orchetsre Philharmonqiue de Vienne, dir. Leonard Bernstein)

 

La vie champêtre règne encore dans le troisième mouvement, Allegro (« Réunion joyeuse de paysans »). Ce scherzo au tapage bucolique et au basson qui feint avec humour la somnolence nous rappelle quelque toile de Bruegel. Cinq parties le composent, prenant pour matériau rythmique des ländler allemands, mais rendant aussi hommage aux musiques de scène du Don Juan de Mozart. Beethoven y parodie les danses villageoises. Presque un siècle plus tard, Mahler sut retenir la leçon. Le scherzo et le trio composent l’architecture du mouvement. Le tempo se modifie progressivement en un presto qui permet d’enchaîner sur le quatrième mouvement.

L’Allegro (« Orage, Tempête ») innove dans l’histoire de la musique. Aucune forme ne correspond alors à ce chaos dont Beethoven s’ingénie à multiplier les dissonances, les roulements de timbales, les trémolos de cordes. L’accalmie en ut majeur intervient, le chant du hautbois dissipant… les nuages.

 

Après l’orage et la tempête qui n’étaient que “désordre”, voici venu, dans le final, le temps de la consonance et de l’harmonie universelle.

C’est la flûte piccolo qui introduit le final, Allegretto (« Chant pastoral, sentiments de joie et de reconnaissance après l’orage »). Il est tout aussi novateur que l’Allegro car il fait appel à plusieurs formes musicales combinées entre elles : le rondo, la sonate et la variation. Une simple mélodie populaire sert de trame à cette danse collective qui réunit tout l’orchestre dans une communion sonore et fraternelle.

La Symphonie fut dédiée au prince Franz Joseph de Lobkowitz et au comte Andreas Razumovsky.

 

Stéphane Friédérich

 

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