Guéri du Covid 19, Jordi Savall s’alarme d’une crise qui touche « les plus modestes »

Le gambiste et chef d’orchestre Jordi Savall est l’invité du Journal du Classique, ce mercredi 18 novembre, à l’occasion de la publication de son enregistrement de la tragédie lyrique Alcione de Marin Marais, chez Alia Vox.

 

Jordi Savall s’alarme des conséquences économiques de l’épidémie de coronavirus

« Je vais bien, j’ai totalement récupéré » nous a confié Jordi Savall, tout juste guéri du Covid, après trois longues semaines d’alitement : « J’ai eu beaucoup de chance, dans la mesure où je n’ai pas souffert de problèmes respiratoires. J’ai ressenti une immense fatigue qui m’a ôté l’envie de faire quoi que ce soit, pas même de lire ou d’écouter de la musique. Une déconnexion totale qui, finalement, m’a fait du bien !» avoue-t-il. Mais si la santé est revenue, le musicien demeure profondément inquiet face à la situation de la vie musicale et aux conséquences économiques de l’épidémie.

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Une situation d’autant plus dramatique et injuste, selon lui, qu’elle impacte les orchestres indépendants, à l’instar de ses propres ensembles : « Comme les restaurants ou comme les librairies, nous ne pouvons subsister qu’en restant actifs. Privés de concerts, nous n’avons plus de ressources ! Les ensembles indépendants sont ceux qui permettent de maintenir vivant le répertoire antérieur à 1850. Sans eux, il n’y a plus de musique ancienne ! ».

 

« Marin Marais est un peu le Gershwin du baroque » selon Jordi Savall

Et s’il est un compositeur auquel le nom de Jordi Savall demeure naturellement attaché, c’est bien Marin Marais, dont il a contribué à nous faire redécouvrir la musique, à travers son merveilleux répertoire pour viole de gambe, révélé notamment au grand public grâce au film Tous les matins du monde d’Alain Corneau auquel il prêta son talent. Aujourd’hui, c’est une autre facette du compositeur français qu’il défend avec tout autant d’engagement et de passion : son œuvre lyrique. C’est ainsi que vient de paraître, chez Alia Vox, son enregistrement de l’opéra Alcione, tel qu’il l’a donné, ressuscité même, en 2017 avec son Concert des Nations, dans le cadre d’une merveilleuse production à l’Opéra-Comique.

 

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Diriger et enregistrer une version scénique d’Alcione était l’un de ses rêves les plus chers nous a-t-il confié : « Marin Marais écrit avec autant de tendresse et d’humanité pour l’opéra que pour la viole de gambe. Il maîtrise aussi bien de langage de la mélodie, de la danse que les effets spectaculaires, comme en témoigne l’impressionnante scène de tempête ». L’art de Marais s’exprime également, selon le chef catalan, dans son inventivité harmonique qu’il n’hésite pas à comparer avec le langage d’un célèbre compositeur américain du XXème siècle : « Marin Marais est un peu le Gershwin du baroque » nous dit-il.

 

Jordi Savall : « Cette crise s’acharne sur les classes sociales les plus modestes et accentue, malheureusement, les différences »

Cet enregistrement d’ Alcione fait suite à la publication du premier volume d’une intégrale des symphonies de Beethoven dans laquelle Jordi Savall s’est lancé avec ces mêmes musiciens du Concert des Nations. Mais, après la sortie de ce premier volume, réunissant les cinq premières symphonies, le projet a été stoppé dans son élan par la pandémie de coronavirus. « Nous avons réussi à enregistrer les symphonies 6 à 8 ainsi que les trois premiers mouvements de la 9ème. Nous avons dû renoncer au finale suite à la détection de cas positifs au Covid au sein du chœur. Mais nous reprendrons cette symphonie au mois d’août prochain et nous pourrons ainsi achever ce projet » nous promet-il.

 

 

Ayant retrouvé depuis peu son énergie, Jordi Savall prépare ses prochains concerts prévus et, pour le moment, maintenus à Istanbul, Madrid, Palma de Majorque, Barcelone… tout en restant prudent quant au futur si incertain de la vie musicale, soumise aux décisions gouvernementales d’ouvertures ou de fermetures des salles de concert. Au-delà du secteur culturel, le musicien, dont on connaît l’engagement et l’humanisme, se montre particulièrement préoccupé par la situation dramatique du monde, la précarité engendrée par la pandémie et les fractures sociales qu’elle renforce. « Cette crise s’acharne sur les classes sociales les plus modestes et accentue, malheureusement, les différences » s’attriste-t-il, aspirant à une prise de conscience des gouvernements accompagnée d’une reprise de la vie économique… et musicale.

Laure Mézan

 

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