Enfant prodige devenu « le violoniste du siècle », Yehudi Menuhin aura, grâce à son art, œuvré toute sa vie à la fraternité entre les peuples. Il a su le démontrer après la Seconde guerre mondiale, au moment où le chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler a été mis au ban par les Alliés. Le violoniste juif a tout fait pour contribuer à sa réhabilitation.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Wilhelm Furtwängler traverse l’une des périodes les plus sombres de son existence. En refusant de quitter l’Allemagne à l’arrivée des nazis, le maestro a scellé une sorte de pacte faustien à l’origine de ce qu’on a appelé « l’affaire Furtwängler ». Les Alliés lui ont interdit de diriger un orchestre, et le grand chef allemand se trouve englué dans une procédure de dénazification.
C’est alors qu’un ami fidèle et véritable accepte de l’accompagner dans ce moment pour le moins difficile, et ce, avec délicatesse et empathie : le grand violoniste juif Yehudi Menuhin.
En 1945, Menuhin joue dès qu’il peut sous la direction de Furtwängler, notamment au Festival de Lucerne. Le geste est limpide : montrer au monde entier que le temps du pardon est venu — sinon celui de l’oubli. L’initiative n’est pas anodine. Car la grande cause de Menuhin, après le violon, sera précisément la réconciliation. Lui qui a subi de plein fouet les années 1930, qui a été le témoin de la réalité chaotique d’un monde rongé par la montée des totalitarismes, a voulu contribuer à tourner la page.
La judéité de Yehudi Menuhin ne l’empêche pas de se rapprocher des Allemands
Dès la fin de la guerre, il adopte des positions éclairantes sur l’état de l’humanité. Sa judéité ne l’empêche ni de se rapprocher des Allemands, ni d’afficher une posture critique à l’égard d’un certain nombre de décisions du tout nouvel État hébreu. Menuhin a toujours dit, jusque devant la Knesset — le Parlement d’Israël —, qu’Israël devait tendre la main à ses voisins.
L’ennemi majeur de Menuhin, au lendemain de la guerre, c’est le rideau de fer. Tous ceux qui fréquentent le violoniste dans les années 1950 et 1960 témoignent qu’il vit la partition de l’Europe comme une blessure profonde. Il faut dire que ses origines russes lui confèrent, à ses yeux, une mission supplémentaire : rétablir avec les musiciens soviétiques des liens d’amitié, les aider à se produire librement — « à l’air libre », comme on disait alors. Aux pires heures de la guerre froide, il joue de toutes les finesses politiques pour maintenir le contact avec ce qui se passe de l’autre côté du rideau de fer.
Ses amitiés musicales le conduisent partout. Menuhin tisse des liens, notamment avec de grands compositeurs comme Béla Bartók, à qui il commande une œuvre alors que le compositeur est malade et quasi abandonné à New York, dans le besoin. C’est ainsi que naît la Sonate pour violon seul, que Menuhin crée en 1944.
Menuhin multiplie les collaborations inattendues, avec Ravi Shankar, et Stéphane Grappelli
L’insatiable curiosité de Yehudi Menuhin à l’égard de toutes les musiques du monde est, à cet égard, proprement remarquable. On le voit ainsi, vêtu de robes indiennes flottantes, le sourire aux lèvres, jouer aux côtés de Ravi Shankar, maître du sitar. « Entendre de la musique indienne, c’est une expérience plus magique que presque toutes les autres au monde. On est en présence de la création. » disait-il.
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On se souvient également de ses apparitions dans l’émission Le Grand Échiquier de Jacques Chancel, où il jouait avec le grand violoniste de jazz Stéphane Grappelli. Une collaboration qui ne plaisait pas à tout le monde : certains s’interrogeaient, non sans condescendance, sur ce qui pouvait bien pousser le maître à s’aventurer dans de tels territoires. Menuhin, lui, avait sa réponse :« Ma formation était entièrement classique. J’ai commencé avec la page imprimée et la partition écrite, et c’est précisément pour cette raison que je me sentais si affamé. »
Franck Ferrand
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