Parler avec les morts et la naissance du spiritisme : le mystère de 1848 qui entoure les sœurs Fox

MARY EVANS/SIPA

Le spiritisme est né aux États-Unis dans les années 1850. Cette vogue se répand comme une traînée de poudre : on saurait désormais communiquer avec les esprits par-delà la mort. Ces affirmations suscitent d’abord quelques ricanements et des haussements d’épaules. La plupart des gens restent incrédules, mais certains se montrent très intéressés et curieux.

 

En cette époque de positivisme scientifique, le phénomène prend même les allures d’un défi lancé aux matérialistes de tout poil. L’Académie des Sciences elle-même va s’intéresser à la question. Et surtout, dans certains milieux élégants, le spiritisme devient une mode qui enflamme le Paris du Second Empire. On fait tourner les tables.

C’est la nouvelle activité en vogue après les grands dîners. On éteint les lampes à huile, on s’installe autour d’une table ronde, et l’on commence à interroger les esprits. On convoque des personnages du passé ou des êtres aimés, auxquels on demande de faire des révélations depuis l’au-delà.

Hydesville, 31 mars 1848 : la nuit de tous les mystères

Mais quelle est l’étincelle qui a déclenché tout cela ? Il faut remonter à quelques années plus tôt, dans une bourgade américaine située non loin du lac Ontario : Hydesville. C’est là que vit la famille Fox. John et Margaret Fox habitent avec leurs deux filles cadettes, aux longs cheveux sombres : Maggie, 14 ans, et Kate, dite aussi Cathy, de trois ans sa cadette. Le pavillon de la famille est réputé dans le voisinage pour abriter quelques fantômes, et des bruits bizarres — grincements, craquements inexpliqués — s’y font de plus en plus entendre.

En ce soir du 31 mars 1848, les époux Fox sont affolés par un fracas que rien ne semble pouvoir expliquer rationnellement. Ils décident d’appeler une voisine à témoin. Voici ce que raconte l’historienne Viviane Perret :

« Margaret conduisit sa voisine au premier étage. Là, dans la chambre que partageaient les deux filles avec leurs parents, elle aperçut, à la faible lumière d’une chandelle, les enfants serrées l’une contre l’autre, l’air terrorisé. Margaret Fox ordonna alors à haute voix à l’esprit frappeur d’exécuter le nombre exact de coups qu’elle lui demanderait, ce qu’il s’empressa obligeamment de faire, ainsi que de répondre correctement, toujours avec des sons secs et audibles, aux questions que Margaret lui posa sur l’âge de sa voisine. »

Un dialogue étonnant est en train de se nouer au sein même du domicile des Fox avec une entité tout à fait inattendue.

Charles Haynes, le colporteur de l’au-delà : « cherchez mon cadavre »

L’affaire se sait rapidement. D’autres habitants d’Hydesville viennent constater le phénomène. On convient avec l’esprit d’un code : un coup signifie oui, deux coups signifient non. Et il y a beaucoup à dire, car l’entité se désigne comme un certain Charles Haynes, un simple colporteur qui affirme avoir été assassiné par un ancien habitant de la maison et enterré dans le sous-sol de la bâtisse.

Le docteur Austin Flint tente de démontrer la supercherie des sœurs Fox / MARY EVANS/SIPA

 

« Cherchez mon cadavre et vous le trouverez », aurait dit ce Charles Haynes depuis l’au-delà. Les habitants d’Hydesville, fascinés, se munissent de pelles et se mettent à creuser. Voici ce que rapporte l’historien Yvon Castellan :

« On creusa dans le sous-sol et on trouva de la chaux, du charbon, des débris de vaisselle, une petite touffe de cheveux et quelques os où l’on crut reconnaître un fragment de crâne, sans que les Fox crussent devoir poursuivre leurs recherches d’identification ou même avertir la justice. »

Aux yeux de beaucoup, les dires de Charles Haynes semblent ainsi corroborés. Des habitants évoquent opportunément des souvenirs plus ou moins vagues qui vont dans le sens de la tragédie du colporteur. Les Fox cessent d’être des voisins ordinaires : ils sont désormais de petites célébrités. Rapidement, des séances publiques sont organisées par la famille. Le spiritisme devient un commerce, et les sœurs Fox entreprennent une véritable tournée dans toute leur région.

La vie tourmentée des sœurs Fox

Le phénomène prend de l’ampleur. En 1854, selon Yvon Castellan, pas moins de trois millions de personnes s’adonnent déjà au spiritisme à travers les États-Unis. Le phénomène traverse rapidement l’Atlantique. Les sœurs d’Hydesville sont assez vite dépassées par le mouvement qu’elles ont lancé mais qu’elles ne sont plus en mesure de maîtriser.

Les années passant, les trois sœurs suivent des destinées bien différentes. Leah, la plus âgée, déjà mère d’une fille d’une précédente union, se remarie, devient veuve une seconde fois, et finit par abandonner définitivement son activité de médium. Maggie vit une histoire d’amour malheureuse avec un célèbre aventurier du Grand Nord qui meurt jeune, et ne s’en remet pas vraiment. Quant à Kate, elle part vivre en Europe, se marie, a des enfants, et pratique le spiritisme de façon de moins en moins assidue.

Au fil du temps, les relations entre les trois sœurs deviennent complexes. Elles vivent de plus en plus éloignées les unes des autres. La presse, toujours à l’affût, ne perd pas une miette de leurs disputes et de leurs difficultés. Comme le rapporte Viviane Perret, les journalistes évoquent dans leurs colonnes leurs problèmes d’alcool, peut-être de drogue, et la distance que Kate prend avec l’éducation de ses enfants. Le cercle des spiritualistes lui-même déplore leur attitude, estimant qu’elles nuisent au mouvement.

L’énigme du colporteur, un épilogue troublant

En septembre 1888, quarante ans exactement après les premiers phénomènes, Maggie s’épanche dans le New York Herald. Kate, de son côté, ne prend pas de gants. Elles révèlent qu’il s’agit de « la plus grande duperie du siècle ».

Les deux sœurs proposent des démonstrations publiques à l’Académie de musique de New York, le 21 octobre 1888 — séance payante, naturellement. Devant un public ébahi, Maggie fait craquer ses orteils, déclenchant le fameux fracas habituel des séances. Elle affirme qu’au départ, tout cela n’était qu’une farce destinée à faire peur à leur mère. Mais la plaisanterie avait si bien fonctionné qu’elle avait pris des proportions imprévues — et, disons-le, financièrement très enrichissantes.

Les trois sœurs s’éteignent toutes au début des années 1890.

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Une dizaine d’années après la mort des sœurs Fox, au début du XXe siècle, près de soixante ans après les premières manifestations, des travaux sont entrepris à proximité de la maison d’Hydesville. En creusant dans le sous-sol de l’ancien pavillon des Fox, on découvre un corps complètement décomposé. Et juste à côté de lui : une petite caisse métallique. Exactement le genre de caisse que les colporteurs possédaient…

Franck Ferrand

 

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