Juste avant l’apparition de Jeanne d’Arc sur la scène de l’histoire, celle des lettres a vu s’épanouir le talent de Christine de Pizan (qui s’écrit parfois Pisan), chantre de la condition féminine.
Christine de Pizan naît à Venise en 1365. Son père, Tommaso di Pizzano, originaire de Bologne, y avait étudié la médecine avant d’en devenir professeur.
Sa réputation est telle que le roi de France Charles V — dit Charles le Sage — l’invite à sa cour. C’est ainsi qu’à l’âge de quatre ans, Christine arrive à Paris, la grande ville de l’Occident, où elle passera l’essentiel de sa vie. Comme les autres jeunes filles du cercle cultivé entourant Charles V, Christine reçoit une solide éducation, encouragée par son père qui l’initie aux belles-lettres et lui enseigne le latin.
1 – Christine de Pizan ose critiquer publiquement un best-seller misogyne
En 1401, une lettre de Christine de Pizan fait l’effet d’une bombe. Elle est adressée au secrétaire du roi Charles VI, Jean de Montreuil, qui vient de publier un traité faisant l’éloge de Jean de Meun, auteur de la seconde partie du Roman de la Rose. Or ce célèbre best-seller médiéval est connu pour sa satire misogyne des femmes et du mariage.
La lettre s’attaque frontalement à Jean de Meun, dénonçant la pauvreté d’esprit de l’auteur et, surtout, sa haine des femmes.
L’affaire prend une tournure encore plus importante au début de l’année 1402, quand Christine de Pizan — forte du soutien du chancelier de l’Université de Paris, le célèbre Jean de Gerson — livre à la cour un recueil d’écrits reprenant les arguments de chacun des protagonistes.
Cette polémique est considérée comme la première grande querelle littéraire française.
2. La Cité des Dames de Christine de Pizan : le premier ouvrage féministe de la littérature
La querelle atteint son apogée en 1404 avec la publication de La Cité des Dames, l’œuvre majeure de Christine de Pizan. Dans cet ouvrage, une Christine déprimée par la lecture d’une satire misogyne se lamente d’être née femme.
Trois envoyées de Dieu — Raison, Droiture et Justice — viennent alors la consoler et l’aident à construire une cité imprenable où les femmes seraient protégées des calomnies. Les pierres de cet édifice symbolique sont les grandes femmes du passé : les guerrières, les artistes, les savantes, les amoureuses, les saintes.

La nouveauté d’un tel projet, au début du XVe siècle, est proprement extraordinaire. Ce livre constitue une réflexion profonde sur la condition féminine, très novatrice pour l’époque. C’est probablement le premier ouvrage féministe de la littérature occidentale. Comme le résume l’historienne Françoise Autrand : « Sans inciter les femmes à revendiquer de nouveaux droits, Christine de Pizan veut seulement leur faire prendre conscience du rôle actif qu’elles jouent dans la société. »
3. Christine de Pizan, veuve prématurément, fait le choix de ne pas se remarier
En 1380, Christine, alors âgée de 15 ans, épouse Étienne de Castel, jeune notaire et secrétaire royal de 24 ans, promis à une brillante carrière. Pendant dix ans, elle mène une vie douce aux côtés d’un mari qu’elle aime profondément. En 1387, c’est le drame : alors qu’Étienne de Castel accompagne le roi à Beauvais, il est emporté par une épidémie de peste. Il n’avait que 34 ans. Christine se retrouve veuve et dévastée.
Elle écrira à propos de lui : « Il m’aimait et c’était droit, car jeune je lui fus donnée. Aussi nous avions ordonné notre amour et nos deux cœurs, bien plus que frère ni sœur, en un seul entier vouloir. »
Plutôt que de se remarier — ce qu’imposait alors l’ordre des choses —, Christine choisit courageusement de rester veuve et de subvenir seule à ses besoins. Pendant vingt ans, elle est engagée dans de multiples procès pour récupérer les gages impayés de son mari et faire valoir ses créances.
C’est dans l’écriture qu’elle trouve réconfort et émancipation. Dans Le Livre de la Mutation de Fortune, elle raconte, sur le mode de la transposition littéraire, comment elle est devenue un homme après la mort de son mari afin de pouvoir écrire : « Je me transformais de corps et de visage en parfait homme naturel, et jadis je fus une femme ; de fait, je suis un homme. Je ne mens pas, mes pas le prouvent assez. »
4. Christine de Pizan est reconnue comme une autrice politique de premier plan
Son premier recueil de ballades est publié en 1399, neuf ans après la mort de son mari. Entre-temps, Christine a composé des rondeaux, des virelais, repris ses études d’histoire, de philosophie et des auteurs anciens. Ces poèmes lui permettent de rester influente à la cour, de marier ses enfants et d’en placer l’un auprès du comte de Salisbury, l’autre au couvent de Poissy — où n’étaient admises que les filles de la plus haute aristocratie.
Suivent l’Épître au Dieu d’Amour, le Débat des deux amants, le Dit de Poissy et l’Épître d’Othéa. En 1404, elle franchit un tournant décisif en offrant au puissant duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, un exemplaire enluminé du Livre de la Mutation de Fortune. Séduit, le duc lui commande aussitôt une biographie de son frère, le roi Charles V : ce sera Le Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V. Christine est désormais reconnue comme auteur politique de premier plan — et elle rédige même, quelques années plus tard, un traité sur l’art de la guerre.
5. Son dernier poème est dédié à Jeanne d’Arc, sa contemporaine
En 1418, lors de l’entrée des Bourguignons dans Paris, Christine de Pizan se réfugie au prieuré royal de Poissy, où elle retrouve sa fille. Elle observe, à l’écart du monde, onze années de silence. Puis survient Jeanne d’Arc. Christine, qui avait passé sa vie à défendre la place des femmes dans la société, ne peut que s’identifier à cette jeune femme qui revêt l’armure et mène les armées du roi vers la victoire.
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C’est à Poissy qu’elle apprend le sacre de Charles VII à Reims et l’apparition de Jeanne d’Arc. Son dernier poème, Le Ditié de Jehanne d’Arc, est écrit dans l’euphorie de l’été 1429. Comme le dit l’historienne Françoise Autrand, il est « plein d’espérance, de rires, de lumière » et « finit en beauté l’œuvre de la femme de lettres que l’Italie offrit à la France ».
Franck Ferrand
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