Soldats malgré eux : 5 choses à savoir sur les Alsaciens et Mosellans enrôlés de force dans l’armée nazie

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A la faveur de l’annexion sauvage par le IIIe Reich des trois départements d’Alsace et de Moselle, 130 000 jeunes gens se sont retrouvés incorporés de force et condamnés à se battre sous les couleurs nazies.

1. Le procès de Bordeaux, une blessure mémorielle durable

Le 11 novembre 1953, un tribunal militaire de Bordeaux condamnait à mort un Alsacien volontaire et infligeait des peines de prison et de travaux forcés à 13 de ses camarades incorporés de force, tous jugés pour leur participation au massacre d’Oradour-sur-Glane. L’indignation fut immense dans les trois départements d’Alsace et de Moselle : ces hommes, que l’on désignait comme coupables, auraient dû être reconnus comme victimes d’un crime de guerre — l’incorporation de force étant explicitement condamnée par les conventions internationales.

Dix jours après le verdict, les condamnés furent amnistiés. Mais cette décision, aussi maladroite que tardive, a durablement instillé dans de nombreuses familles alsaciennes ce que les historiens appellent une rupture mémorielle, bien au-delà des seules personnes jugées.

2. Les nazis ont enrôlé de force 600 000 soldats en Europe

En France, ce sont environ 100 000 Alsaciens et 30 000 Lorrains qui furent enrôlés de force dans les unités de la Wehrmacht, puis, vers la fin de la guerre, dans celles de la Waffen-SS. Ils furent envoyés sur tous les fronts : à l’Est, en Russie et en Pologne, mais aussi en Yougoslavie, en Scandinavie, en Italie, et même en France.

Plaque en mémoire des soldats incorporés de force, à Paris le 11 novembre 2025 / CHRISTOPHE PETIT TESSON-POOL/SIPA

Ce phénomène dépasse largement les seules frontières françaises : à l’échelle du continent européen, ce sont près de 600 000 personnes qui furent incorporées de force dans les armées du Reich. Parmi elles, plusieurs centaines de milliers venaient de Pologne — les contingents les plus importants —, suivis de 90 000 Slovènes, 10 200 Luxembourgeois et 8 500 Belges.

3. Pour échapper à l’enrôlement dans l’armée nazie, des options dangereuses

Face à l’incorporation forcée, trois issues s’offraient à ceux qui refusaient de se soumettre. Comme le résume l’historien Jean-Laurent Vonau : « Soit quitter l’Alsace et la Moselle au plus vite, soit être déclaré inapte au service armé, ou bien gagner du temps en espérant une capitulation rapide de l’Allemagne. »

Fuir les territoires annexés était illégal et périlleux : il fallait connaître une filière de passeurs et ne pas avoir de famille, car les nazis tenaient les proches pour responsables des agissements des recrues. Se faire déclarer inapte fut une voie empruntée par beaucoup, grâce à la complicité de médecins bienveillants diagnostiquant des pathologies difficiles à contester. Certains allèrent jusqu’à s’automutiler — au risque d’être jugés et condamnés à mort en conseil de guerre.

Quant aux réfractaires purs, ils étaient accueillis au camp de redressement de Schirmeck par cinquante coups de schlague avant d’être versés dans des régiments disciplinaires, dont beaucoup ne revinrent jamais. Malgré tout, entre 30 000 et 40 000 incorporés de force parvinrent à déserter, privant ainsi Hitler et ses généraux de l’équivalent de près de quatre divisions.

4. Ce qui attendait les enrôlés : l’enfer des fronts et le silence du retour

Envoyés sur tous les théâtres d’opérations, les incorporés de force connurent des destins tragiques. Sur le front de l’Est notamment, l’Armée rouge diffusa des tracts en direction des soldats alsaciens et mosellans pour les inciter à déserter — ce qui n’empêcha pas les Soviétiques de les interner comme les autres lors de la capture de régiments allemands entiers. Plus de 1 500 d’entre eux se retrouvèrent ainsi dans l’enfer blanc du camp de Tambov.

Après la guerre, une immense majorité des survivants choisit le silence. Comme l’écrit Daniel Fischer dans Historia : « Les blessures physiques et psychologiques laissées par la guerre furent souvent pansées dans le silence, nourrissant chez beaucoup d’Alsaciens et de Mosellans le sentiment d’être durablement incompris, voire soupçonnés d’indignité nationale. Ce regard extérieur semblait parfois rejouer à leurs yeux l’abandon par la France des départements annexés en 1940, sentiment que des indemnisations tardives ne corrigèrent qu’imparfaitement. » Il faudra attendre 1981 pour qu’une première indemnisation soit versée par la République fédérale d’Allemagne.

5. Le sort des femmes : les « Malgré-elles », oubliées de l’Histoire

Moins connue encore, la situation des 15 000 jeunes femmes incorporées de force, révélée tardivement en 2001 par l’ouvrage de Nina Barbier, Malgré elles. Dès mai 1941, les Alsaciennes et Mosellanes âgées de 17 à 25 ans furent assujetties au service du travail obligatoire du Reich, le RAD (Reichsarbeitsdienst), sous une direction nazie stricte.

Comme le décrit Marie-Jeanne Caminade dans Historia : « Après le RAD, elles passent devant le conseil de révision — une épreuve souvent vécue comme humiliante, car elles défilent en sous-vêtements devant des officiers de l’armée allemande. Puis elles sont affectées au service auxiliaire de guerre pour une durée de six mois à un an. Certaines travaillent à l’arrière, dans des usines de munitions, comme poinçonneuses dans les transports en commun des grandes villes allemandes, ou comme secrétaires d’état-major, traductrices, cantinières. Environ 5 000 autres intègrent les unités paramilitaires de la Luftwaffe. »

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Leur mission — protéger le territoire du Reich au péril de leur vie — était aussi paradoxale qu’intenable. Après la guerre, elles subirent une occultation encore plus profonde que leurs homologues masculins, et leurs ayants droit durent attendre 2008 pour obtenir réparation de l’Allemagne.

Franck Ferrand

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