La Fille du puisatier : pourquoi le film de Marcel Pagnol, triomphe de 1940, fut finalement censuré

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Lorsque Marcel Pagnol tourne son film La Fille du puisatier en juin 1940, il est installé dans ses propres studios à Marseille. Le cinéaste a voulu que, quoi qu’il arrive, le tournage continue.

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Nous sommes le 21 juin 1940, à Marseille. Cela fait quatre jours que Pétain a appelé à l’armistice. L’armée française est en plein recul face à la progression des troupes allemandes, et Marseille se trouve évidemment loin des différents fronts. Mais de nombreux Français, partis sur les routes de l’exode, se sont massés autour du Vieux-Port.

Depuis quelques jours, la guerre s’est aussi beaucoup rapprochée de Marseille : Mussolini a déclaré la guerre à la France. En ce crépuscule du 21 juin 1940, dix bombardiers italiens surgissent des Alpes pour bombarder la cité phocéenne.

L’incontournable Raimu, fidèle de Pagnol, participe au tournage

Au même moment, à quelques centaines de mètres de là, sur un plateau de cinéma, Marcel Pagnol est en train de tourner son nouveau film, La Fille du puisatier, dans ses propres studios.

Il y a bien entendu l’incontournable Raimu, et Josette Day, la grande star de l’époque, qui se trouve être la nouvelle compagne du réalisateur. Enfin il y a Fernandel, qui doit rentrer chaque soir à la caserne parce qu’il est mobilisé.

 

Lorsque l’aviation italienne approche du centre-ville, la DCA se met en action. On essaie d’abattre les bombardiers. Dans la bande-son originale, au beau milieu d’une réplique de Fernandel, on entend deux coups de canon de DCA. Une vraie curiosité cinématographique.

Le tournage de La Fille du Puisatier interrompu par les bombes

Le lendemain, néanmoins, devant l’ampleur des dégâts, Pagnol décide d’arrêter le tournage. Il faut fermer les studios, et il ne le fait pas de gaieté de cœur, c’est le moins qu’on puisse dire. Jusqu’alors, il avait tout fait pour continuer, notamment parce que La Fille du puisatier avait une dimension qu’on peut qualifier de patriotique.

Le film raconte l’histoire de Patricia Amoretti, fille d’un puisatier, qui cède aux charmes d’un jeune aviateur, Jacques Mazel, quelques jours avant la mobilisation générale. Elle se retrouve enceinte, délaissée par son père et par la famille Mazel. Elle se retire chez sa tante, où elle apprend la mort du jeune aviateur. Les deux familles finiront par se réconcilier, et à la fin de la guerre, Jacques revient sain et sauf pour épouser Patricia. Le gouvernement français avait largement encouragé Pagnol dans ce tournage qui, en quelque sorte, attisait les ardeurs patriotiques. Mais la capitulation modifie tout.

L’histoire rattrape Marcel Pagnol, qui doit cesser ses tournages

En 1940, Pagnol est déjà une très grande personnalité du cinéma français, et du théâtre aussi. Il a donné Topaze, Marius, Fanny… Sur grand écran, il a littéralement modifié la vision qu’on avait du théâtre filmé. Il a adapté un certain nombre de ses pièces, mais il a aussi écrit des scénarios originaux, comme Merlusse, Le Schpountz ou La Femme du boulanger en 1938, film absolument extraordinaire. Et deux ans plus tard, La Fille du puisatier, qui évoque à nouveau cette Provence inséparable de l’œuvre de Pagnol. Sauf que l’histoire a rattrapé notre cinéaste, qui doit pour le moment cesser son activité.

La France est désormais coupée en deux : au nord et sur toute la façade ouest, se trouve la zone occupée ; au sud-est, la zone libre. En zone occupée, toutes les compagnies de cinéma ont été saisies, et les Allemands ont créé une société de production à capitaux allemands, la fameuse Continental. Il n’y a plus de cinéma français indépendant en zone occupée.

En zone libre, c’est différent. Pagnol peut travailler officiellement, sans subir la censure allemande. Il comprend que c’est une chance et décide très vite de rouvrir les studios et de relancer le tournage de La Fille du puisatier. Il retire quand même quelques scènes trop patriotiques, qui ne seraient pas acceptées en zone occupée.

La Fille du puisatier : une scène a perdu son sens après la guerre

Il y a aussi la pression de Vichy. Le nouveau gouvernement du maréchal Pétain, installé dans cette ville devenue la capitale de la zone libre, veut que les films qui sortent — même en zone libre — soient conformes aux idées du régime : Travail, Famille, Patrie. Pagnol ne modifie pas le scénario pour autant. Il se contente d’ajouter l’appel de Pétain à la capitulation : à l’écran, les figurants écoutent en pleurs autour d’un poste de radio. À la Libération, cette scène sera remplacée par un discours du général de Gaulle, ce qui la rendra complètement incompréhensible !

Vichy n’apprécie pas l’ajout de la scène avec l’appel du maréchal et ses acteurs en pleurs, mais le gouvernement décide néanmoins d’accepter la diffusion du film.

Un triomphe populaire pour le film de Pagnol, une interdiction tardive

La Fille du puisatier sort à la fin de l’année 1940 et c’est un véritable triomphe. On se presse dans les cinémas pour suivre cette histoire des deux familles, cette sorte de Roméo et Juliette provençal et moderne, les Amoretti et les Mazel.

Marcel Pagnol écrit dans ses mémoires :

« Le film eut un très grand succès en zone libre. À Paris, où le succès fut encore plus vif, la censure allemande n’avait rien dit. Mais trois mois après la première, dans la semaine de Noël, au moment où trente copies allaient partir dans les grandes salles du quartier, un ordre arriva de la Kommandantur : le film était interdit. »

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Pourquoi les Allemands interdisent-ils au dernier moment la diffusion en zone occupée ? Parce que Patricia Amoretti, à un moment du film, tente de convaincre les parents de Jacques Mazel que leur fils n’est pas mort pour rien.

Elle prononce alors cette phrase : « Les morts des batailles perdues sont la raison de vivre des vaincus. »

Une formule jugée tendancieuse. La Fille du puisatier sera interdit en zone occupée.

Franck Ferrand

 

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