La Banque de France a révisé ce jeudi la prévision de croissance du PIB à 0,2% pour le deuxième trimestre de 2026, contre 0% en juin. Emmanuel Moulin, nouveau gouverneur de la Banque de France, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce vendredi. Il revient sur cette révision et affirme que si l’économie française est portée par certains secteurs, il y a tout de même certains sujets comme les retraites ou la dette qu’il ne faut pas ignorer.
Est-ce qu’une victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde de football aurait des effets positifs sur l’économie ?
EMMANUEL MOULIN : Sur le fond, l’impact économique est limité : on peut avoir un rebond de la consommation en téléviseurs, mais ils sont souvent importés, un petit rebond dans les restaurants, les bars, les livraisons de pizzas, mais d’autres secteurs affichent simultanément des perspectives moins positives.
Ça peut être favorable à la confiance des consommateurs, et de toute façon, c’est surtout un bel exploit sportif.
Deux événements étaient attendus cette semaine : le quart de finale France-Maroc, et la note de conjoncture de la Banque de France, scrutée par tous les acteurs économiques. Elle vient d’être publiée, et le risque de récession s’éloigne. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
E.M. : En juin, nous avions publié des prévisions fondées sur des hypothèses arrêtées fin mai : un prix du pétrole assez élevé à 100 dollars le baril, pas de cessez-le-feu, qui n’a été annoncé que le 15 juin, et des remontées du mois de mai assez négatives. Nous avions donc une prévision de croissance pour le 2e trimestre à 0.
Il y a un rebond économique dans l’industrie et dans les services
Aujourd’hui, trois éléments changent la donne : le cessez-le-feu, une baisse du prix du pétrole, et les résultats de notre enquête mensuelle de conjoncture, dans laquelle nous interrogeons 8 500 chefs d’entreprise chaque mois sur leur activité et leurs perspectives d’activité.
Ces résultats sont assez positifs. On observe un rebond dans l’industrie, notamment dans des secteurs porteurs comme la défense, l’aéronautique, l’électronique et les centres de données, ainsi que dans des secteurs qui rebondissent après un mois de mai difficile, où il y a eu beaucoup de ponts, ce qui a conduit à des fermetures prolongées dans l’automobile et le textile-habillement.
Dans les services, il y a un rebond également en juin, notamment dans l’agroalimentaire, les boissons, les glaces, du fait de la canicule. Dans le bâtiment et travaux publics aussi, même si je reste plus prudent car les carnets de commandes restent déprimés.
Emmanuel Moulin : « L’économie française est résiliente »
Au total, nous anticipons désormais une croissance au 2e trimestre de 0,2 % et non plus de 0, ce qui nous rapproche de l’Insee et constitue un aléa positif sur la croissance annuelle 2026.
Ce regain léger de croissance est lié à l’annonce de la paix dans le détroit d’Ormuz. Or les hostilités ont repris. Pensez-vous que ça aura un effet inverse le mois prochain ?
E.M. : Il faut effectivement rester très prudent : l’environnement géopolitique est extrêmement volatile, les choses changent d’un jour à l’autre. Ce que nous constatons, c’est que l’indicateur d’incertitude, mesuré à partir de ce que nous disent les chefs d’entreprise, est retombé au niveau d’avant la guerre. Je ne sais pas si c’est parce qu’ils ont davantage confiance, ou parce qu’ils s’habituent à cet environnement volatil.
L’économie française est-elle résiliente ? Les chefs d’entreprise, qui ont essuyé beaucoup de chocs depuis plusieurs années, ont-ils développé des capacités d’adaptation inédites dans ce monde incertain ?
E.M. : Oui, l’économie française est résiliente, elle l’a montré à plusieurs reprises, dans le post-Covid comme pendant la période d’inflation. Certains secteurs sont porteurs : l’aéronautique, la défense, et tout ce qui est lié à l’intelligence artificielle, qui est un booster de croissance, moins élevé qu’aux États-Unis, mais réel.
« Nous sommes indépendants, mais nous ne vivons pas hors du monde » explique Emmanuel Moulin
Nous avons aussi constaté que les entreprises se sont adaptées à la canicule : elles ont changé leurs horaires, et ont pu continuer à produire et à augmenter leur production, même si c’était dans des conditions parfois dégradées.
Il y a deux feuilletons à venir : un feuilleton budgétaire compliqué, faute de majorité à l’Assemblée nationale, et celui de l’élection présidentielle. Êtes-vous totalement indépendant de ces deux actualités à la Banque de France ? Êtes-vous dans un sanctuaire ?
E.M. : Nous sommes indépendants, mais nous ne vivons pas hors du monde. La discussion budgétaire a un impact sur la stabilité financière, la croissance et la confiance.
Il est donc essentiel qu’un budget soit voté, et que ce soit un budget permettant le redressement des comptes : nous avons aujourd’hui un déficit de l’ordre de 5 %, bien supérieur à celui de nos voisins de la zone euro. Nous ne pouvons pas nous permettre un déficit structurellement plus élevé que les autres.
Notre dette continue d’augmenter, et si nous poursuivons sur cette trajectoire, la charge de la dette atteindra 100 milliards en 2029, ce qui fera moins d’argent pour les priorités en matière de politique économique et de politique d’avenir.
Or, dans notre monde, c’est essentiel que nous puissions investir dans l’intelligence artificielle, la transition écologique et le quantique.
De quoi êtes-vous indépendant ?
E.M. : Nous sommes indépendants du pouvoir politique : nous ne recevons pas d’instructions pour nos décisions de politique monétaire. Notre mandat est de lutter contre l’inflation, c’est dans ce cadre que s’exerce notre indépendance.
« Il y a des grandes tendances que nous ne pouvons pas ignorer » soutient Emmanuel Moulin
Mais nous participons au débat public sur les sujets liés à ce mandat, l’inflation dépend aussi de la croissance potentielle. Nous avons une voix, et nous pouvons expliquer quels sont les sujets structurants pour l’économie française.
Pendant une campagne présidentielle, on entend beaucoup d’âneries sur le plan économique. Serez-vous tenté de les corriger ?
E.M. : Nous respectons le débat démocratique et ne nous y immisçons pas. Mais certaines choses sont des faits qu’on peut rappeler : nous sommes dans la zone euro, il y a des traités, la politique monétaire est indépendante.
Et il y a des grandes tendances auxquelles tous les pays sont confrontés et qu’on ne peut pas ignorer : le vieillissement de la population et son impact sur nos finances publiques, la transition écologique, qui a un impact sur nos entreprises et nos concitoyens, et l’autonomie stratégique de l’Europe.
Emmanuel Moulin : « Nous pouvons être fiers de nos services publics »
Inversement, peut-il y avoir d’excellentes idées pendant une campagne présidentielle qui pourraient vous influencer ?
E.M. : Nous écoutons le débat et nous le respectons, sans nous mettre à la place des candidats et des hommes politiques. Mais on peut relever des exemples étrangers : en Allemagne, les socialistes et la droite ont trouvé un consensus sur une réforme des retraites pour faire face au vieillissement de la population, problème que nous partageons.
Et parfois, en France, il y a une tendance à chercher de l’argent magique, l’idée que la BCE pourrait annuler notre dette, par exemple. Là, nous pouvons effectivement dire que c’est peu probable, et surtout pas souhaitable.
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Les syndicats et les politiques expliquent que la fonction publique est en crise, que les fonctionnaires ont le blues. Avez-vous le sentiment que l’État est malade ?
E.M. : Non. J’ai toujours été très fier d’être haut fonctionnaire. J’ai travaillé avec des personnes extrêmement engagées, désintéressées, qui ne comptaient pas leurs heures. Nous pouvons être fiers de nos services publics, de l’hôpital, même s’il connaît des difficultés, de l’école.
Le problème en France, c’est qu’on consacre beaucoup d’argent à ces services publics, et on peut s’interroger sur l’efficacité de la dépense. On met peut-être beaucoup d’argent pour un résultat qui n’est pas à la hauteur des enjeux.
Certains ont dit, lors de votre nomination à la Banque de France, qu’Emmanuel Macron plaçait un homme à lui. Vous sentez-vous être un homme d’Emmanuel Macron ?
E.M. : Non. J’ai travaillé avec le président de la République, pour lequel j’ai beaucoup de respect. Mais j’ai eu une carrière avant lui, j’en aurai une après lui. Je suis lié par les années que nous avons passé ensemble, mais j’ai une vie à moi.
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