Jean Tirole brosse un portrait sombre de la politique d’innovation de l’Union européenne. Le prix Nobel d’économie et président honoraire de la Toulouse School of Economics vient de cosigner un rapport sur le sujet. Il l’a détaillé ce lundi matin au micro de François Geffrier dans Les Voix de l’économie.
L’Europe investit trop peu dans l’innovation, et le cas échéant, elle le fait mal. Si les investissements sont « corrects » s’agissant des Etats, avec 0,7% du PIB investi, comme ce que font les Américains, c’est le secteur privé qui est à la traîne : 1,2% du PIB contre 2,3 pour les Etats-Unis. Un pays qui mise sur tout sur la Tech et les grandes entreprises, alors que l’UE s’appuie à 50% sur l’automobile, un secteur à plus faible valeur ajoutée, menacé par la Chine et les Etats-Unis, justement.
Autre erreur : les dirigeants européens négligent « l’innovation de rupture » (susceptible d’entraîner un total changement d’habitude) pour se concentrer sur la technologie intermédiaire. Sur les 11 à 12 milliards d’euros investis pour l’innovation, seulement 470 millions sont dédiés à l’innovation de rupture, « qui va vraiment changer la donne et sur laquelle il faudrait concentrer les efforts ».
Investir dans l’IA pour mieux se défendre
Et les conséquences pourraient être désastreuses : « c’est une situation extrêmement dangereuse. Cela veut dire que notre pays [et l’UE vont] s’appauvrir à terme. On n’investit pas dans l’avenir, la biotech, l’Intelligence artificielle, le hardware, ces technologies qui créent énormément de valeur ajoutée ». Le danger n’est pas que financier. La souveraineté pourrait également gravement pâtir de ces choix budgétaires. « Si on n’est pas très bon en intelligence artificielle », résume Jean Tirole, « ça va être compliqué de se défendre ».
L’économiste pointe les errements du Conseil européen de l’innovation et de Horizon Europe, le programme de l’Union européenne de financement de la recherche, encore une fois en faisant le choix d’améliorer l’existant plutôt que d’innover. Pour l’expliquer, il cite « le poids des lobbies » et le fait qu’en Europe – à l’inverse des Etats-Unis – ce sont les politiques qui décident des financements, au détriment des scientifiques. Ceci étant posé, comment choisir ces technologies de rupture ? Comment savoir où investir ? « On ne connaît pas les vainqueurs à l’avance, il faut donc mettre tous les moyens sur un petit nombre d’entreprises ou d’universités, en diversifiant les technologies ».
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Jean Tirole a enfin exprimé son inquiétude face à la situation politique en France : une dissolution, des législatives anticipées, et la perspective de l’arrivée au pouvoir du RN. « Je suis très inquiet sur ce qui pourrait se passer après le 7 juillet (date du 2nd tour des législatives), et par la mentalité qui amène cette extrême droite aux portes du pouvoir ». Il constate que pendant la campagne des européennes, les candidats n’ont pas parlé d’avenir, mais de dépenses. « C’est l’arbre de Noël généralisé ! » s’agace-t-il. « Personne n’a parlé d’innovation alors que l’UE est absente des grandes technologies qui [apporteront] demain de la richesse au pays ».
Béatrice Mouedine
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