Les journalistes écoutent, analysent, décryptent… mais ils sont aussi scrutés. Les rédactions reçoivent régulièrement des messages de lecteurs et d’auditeurs critiquant une tournure de phrase, un vocabulaire approximatif ou une syntaxe défaillante. Car les journalistes ont, avant tout, leur langage propre — un langage codé, hérité de pratiques rédactionnelles bien ancrées. Tour d’horizon de leurs tics les plus caractéristiques.
Les « forces de l’ordre » : la périphrase, l’art d’éviter la répétition
Du grec peri (autour) et phrasis (expression), la périphrase désigne un groupe de mots utilisé pour remplacer un terme unique et éviter les répétitions. Ainsi, Paris devient « la capitale de la France » ou « la Ville Lumière », selon le contexte. Dans le langage journalistique, ce procédé est omniprésent.
Les exemples les plus courants ? Les policiers et gendarmes se transforment en forces de l’ordre, tandis que les pompiers deviennent les soldats du feu. Ces métaphores à consonance guerrière sont particulièrement prisées dans les rédactions, car elles permettent de varier le style tout en conférant une certaine solennité aux faits relatés.
« Sous la houlette » ou « sous la férule » : des expressions venues d’un autre temps
Qui emploie ces termes dans la vie courante ? Peu de monde. Et pourtant, ils sont monnaie courante dans la presse. « Il a agi sous la houlette présidentielle », « il a parlé sous la férule de son conseiller » : ces formules, bien qu’archaïques, restent des incontournables du vocabulaire journalistique.
La houlette désigne à l’origine le bâton du berger, muni à l’une de ses extrémités d’une plaque métallique creusée en forme de gouttière, utilisée pour arracher des mottes de terre ou ramasser des pierres à lancer afin de ramener au troupeau les moutons égarés. Par extension, l’expression « sous la houlette de » signifie « sous la direction de ».
La férule, quant à elle, est une petite palette de bois ou de cuir, à l’extrémité plate et élargie, avec laquelle on frappait autrefois la main des écoliers fautifs. « Être sous la férule de quelqu’un » signifie donc être dans l’obligation de lui obéir — une nuance d’autorité contraignante que la houlette, plus pastorale, ne porte pas.
Edile, paradigme : quand le journaliste emprunte au vocabulaire des élites
Pour éviter de répéter les mêmes termes, les journalistes adoptent des mots qui parfois n’appartiennent qu’à eux. Ainsi, on ne parlera pas du maire d’une commune, mais d’un édile. Le terme double casquette permet de désigner quiconque mène deux activités. On ne parlera pas de modèle ou de contexte, mais de paradigme : « Le pays a changé de paradigme. »
Du point de vue politique, le président et le gouvernement deviennent l’exécutif — terme qui, d’ailleurs, n’apparaît pas dans la Constitution française
La doxa : l’opinion dominante mise en mot
La doxa désigne l’ensemble des opinions reçues sans discussion, des préjugés. C’est un mot grec qui signifie « l’opinion », ce qui se dit des choses ou des gens. On le retrouve dans les termes paradoxe — chose contraire à l’opinion commune — ou orthodoxe, étymologiquement « la pensée droite », et plus largement ce qui est conforme à la tradition.
On parle ainsi volontiers de « doxa mainstream » ou de « doxa politiquement correcte », expressions que l’on retrouve fréquemment dans les commentaires et les forums sur internet.
La victoire se joue « dans un mouchoir de poche » : les périphrases imagées
Le registre journalistique regorge également d’expressions figées, souvent issues de la langue populaire ou littéraire, que les rédactions ont élevées au rang de formules consacrées.
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Pour désigner une réplique cinglante, on évoquera la réponse du berger à la bergère. Un conflit deviendra un bras de fer. Une victoire obtenue de justesse se jouera dans un mouchoir de poche. Plutôt que d’employer le verbe succéder, on préférera dire reprendre le flambeau. Une personne mal vue ne sera pas simplement impopulaire : elle n’est pas en odeur de sainteté. Et dans les colonnes de la presse, on ne réussit pas — on tire son épingle du jeu.
Les métaphores musicales du bémol à la fausse note
Enfin, les journalistes entretiennent une relation particulière avec le vocabulaire musical, qu’ils détournent volontiers pour commenter l’actualité.
Une réserve ou une restriction devient un bémol. Des éléments qui s’accordent parfaitement sont dits au diapason. Et si un détail vient gâcher un ensemble harmonieux, il s’agira inévitablement d’une fausse note.
Karine Dijoud
Pour aller plus loin, le Dico Français-Français de Philippe Vandel, publié aux éditions Kero, offre un panorama à la fois drôle et instructif de ces usages linguistiques qui font le charme — et parfois l’excès — du parler journalistique.
Retrouvez la chronique Et si on parlait français ?