A Robert Badinter, la patrie reconnaissante… L’artisan de l’abolition de la peine de mort entre au Panthéon ce soir. La Nation rend hommage à cette figure majeure de la Vème République : avocat, Garde des Sceaux, président du Conseil constitutionnel, Robert Badinter décédé le 9 février 2024, rejoint les grands hommes.
L’homme de justice et d’universalisme était aussi un mentor pour toute une génération d’avocats. François Binet le considérait même comme « son deuxième papa ». Il l’a rencontré pour la première fois alors qu’il était étudiant en droit à la faculté de Besançon. Robert Badinter, alors avocat parisien reconnu, y donnait des cours. Quelques années plus tard, son professeur le prend sous son aile au sein de son cabinet.
« Je lui ai préparé tous les dossiers dits de ‘peine de mort », se souvient-il. « Il a défendu tous ces gens-là, y compris Patrick Henry, gratuitement. Chaque fois, lors des procès, on sentait l’envie d’abattre l’avocat parisien, d’en terminer avec lui. Il m’a dit un jour quelque chose de très important, venu de son intimité et du souvenir de la mort de son père : ‘chaque fois qu’un avocat général se lève pour demander la peine de mort, j’ai l’impression que c’est ma peine de mort qu’on demande’ »
Robert Badinter, détesté hier, admiré aujourd’hui : « c’est presque risible »
Depuis la tribune de l’Assemblée nationale, François Binet est là, ce jour de septembre 1981, pour assister au discours historique de Robert Badinter, Garde des Sceaux. « Ce discours pour l’abolition, c’était fougueux et passionné. Jusqu’ici il s’exprimait comme ministre, et là, il retrouvait ses accents d’avocat ». Il poursuit : « je n’ai jamais vu Robert Badinter comme un homme politique. Je l’ai vu comme un ministre, mais ça n’en fait pas un politique. François Mitterrand souhaitait qu’il prenne de la hauteur politique. Il avait répondu ‘on n’élira jamais un juif président de la République’ ».
François Binet observe que Robert Badinter était « tellement détesté à cette époque-là, et maintenant tellement aimé et respecté, que ça en devient presque risible ». Pour lui, l’émotion est vive de voir son ami entrer au Panthéon.
François Binet salue un homme « bienveillant, généreux, attendrissant »
« Tout le monde garde cette image de lui comme grand seigneur. C’est un grand seigneur, mais c’était un homme profondément attendrissant, profondément généreux, très fusionnel avec les gens qu’il aimait, très bienveillant. C’était un sacré bonhomme » souffle-t-il.
Il estime que l’hommage célèbre l’ultime parcours d’un héros judiciaire. « Pour moi ce n’est pas la même chose », explique-t-il, « je vois la dernière page de 50 ans d’amitié qui voudraient bien ne jamais se tourner. Il me manque beaucoup ».
Ecoutez le reportage de Laurie-Anne Toulemont :
Robert Badinter fut aussi un conseiller officieux des politiques. C’est ce que raconte l’un de ses proches, Maître Jean-Yves Dupeux : « Je suis arrivé au cabinet le 2 ou le 3 janvier 1976. Il avait beaucoup de tendresse et d’humanité à l’égard du jeune sorti de l’université et du service militaire que j’étais. J’ai ressenti un attachement envers cet homme. Je ne savais pas que cet attachement allait durer jusqu’à quelques jours avant sa mort ».
Jean-Yves Dupeux a été l’un des derniers à déjeuner avec l’ancien ministre de la Justice rue Guynemer : « Ses déjeuners étaient quelque chose de très important dans la vie d’un avocat, dans la vie d’un ministre, et on restait assez longtemps à table. On l’écoutait, il parlait. On se sentait plus intelligent après qu’avant ».
Emmanuel Macron l’a beaucoup consulté
Il souligne qu’Emmanuel Macron l’a consulté souvent, surtout « pendant le premier quinquennat », mais l’actuel président ne suivait pas toujours ses conseils : Robert Badinter « n’était pas très satisfait quand il avait noté qu’un avis n’était pas écouté ».
« C’était un homme qui professait beaucoup de stabilité, de volonté d’avoir une République, une nation apaisée. Je pense que le spectacle de ces quelques derniers jours ne lui aurait pas plu du tout. Ce qui prédominait chez lui, c’était cette volonté d’éviter une crise qui serait susceptible de favoriser les extrêmes. Ça, c’était les souvenirs malheureux de l’avant Seconde Guerre mondiale dont vous savez qu’elle a été terrible pour sa famille ».
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Jean-Yves Dupeux se réjouit que Robert Badinter entre au Panthéon : il considère « que s’il y a un homme d’État et un homme tout court qui mérite d’entrer au Panthéon, c’est bien lui ».
Le témoignage de Jean-Yves Dupeux :
Laurie-Anne-Toulemont
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