Ultra violet, une enquête sur le bronzage : « le publicitaire Jacques Séguéla a raconté que pour obtenir la signature d’un contrat, il allait faire une séance d’UV avant ! »

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Dans son ouvrage Ultra violet, paru aux éditions Grasset, la philosophe Margaux Cassan mêle récit personnel et enquête pour parler du bronzage. De sa mauvaise image au début du 20ème siècle à sa transformation en véritable phénomène de société dans les années 80, l’essayiste a analysé toute son évolution. Invitée de la matinale, Margaux Cassan décrypte comment le bronzage a influé sur notre société.

« Symbole des années 80, le bronzage était la signature d’une génération obsédée par la brûlure et les paillettes, quitte à se griller la peau », raconte la philosophe Margaux Cassan dans un extrait de son livre Ultra violet. Pour mieux comprendre ce phénomène de société, l’essayiste s’est penchée sur une théorie élaborée par le philosophe René Descartes. Il soutenait que l’esprit et le corps sont tous les deux distincts, c’est-à-dire que l’un peut exister sans l’autre.

Pourtant, Margaux Cassan réfute cette théorie : « Dans ma discipline, on méprise le corps parce qu’on le considère comme un accessoire futile. Moi, je trouve qu’au contraire, ce qui se joue au niveau de notre corps, et même au niveau de notre peau, nous permet de comprendre beaucoup de choses sur l’Homme, ses rêves, ses revanches, ses aspirations, et c’est justement ce que j’ai voulu montrer dans Ultra violet. »

C’est ainsi qu’elle a commencé à retracer l’évolution de cette obsession pour le bronzage : « Avant le début du 20ème siècle, il était blasphématoire de bronzer. On était encore dans des sociétés régies par l’Église qui disait que notre corps était celui de Dieu, donc on ne pouvait le transformer. C’est au moment de la séparation de l’Église avec l’État qu’il y a eu une véritable rupture épistémologique qui s’est créée. »

L’ascension du bronzage en France

L’essayiste dévoile que ce bouleversement sociétal a permis des révolutions dans la médecine : « À ce moment de l’histoire, l’Europe était déchirée par les guerres, mais aussi par les épidémies dont les gens mouraient massivement, comme la variole et la tuberculose. Les médecins ont eu une idée géniale : ils se sont inspirés des Suisses. Ils se sont dit : si ils mettent la viande des Grisons au soleil pour qu’il n’y ait plus de bactéries, alors on va faire la même chose sur les hommes. C’est ce qui a créé les solariums, les thalassos, et c’est pour ça qu’aujourd’hui tous les hôpitaux modernes sont orientés plein sud. »

En 1936, après un mouvement de grève massif, les travailleurs ont gagné deux semaines de congés payés. Pour Margaux Cassan, ça a été le point qui a transformé le bronzage comme un marqueur social : « Au début du 20ème siècle, on considérait encore que le bronzage était attribué à ceux qui travaillaient dans les champs. Avec l’arrivée des congés payés, ça a tout bouleversé, et on le constate vraiment dans les années 70/80. À cette période, si on bronze, c’est pour envoyer un signal que je suis en bonne santé, que j’ai droit aux loisirs et que je peux me permettre de partir en vacances. »

Les années 80 et le culte du bronzage : une époque révolue ?

« Dans les années 80, le corps c’était la clé du pouvoir, et pour y parvenir on utilisait le bronzage qui est la façon la plus rapide et ostentatoire pour dire « ça y est, j’ai réussi » », explique la philosophe.

Pour elle, il y a un véritable phénomène de société qui se cache derrière : « La meilleure allégorie pour en parler est celle de Rastignac, ce personnage de Balzac, où son but est d’arriver à Paris pour séduire des femmes de bonne famille pour changer de classe sociale. Et dans les années 80, on utilisait le soleil à la place. Le meilleur exemple, c’est le publicitaire Jacques Séguéla qui a raconté que, pour obtenir la signature d’un contrat, il allait toujours faire une séance d’UV avant, comme ça les gens se disaient : « c’est bon, il a déjà tout, on peut lui faire confiance. » »

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Tout a basculé ensuite dans les années 2000 où soleil ne rimait plus avec plaisir, mais danger : « Je m’amuse en famille à demander à ma mère et à ma grand-mère ce qu’évoque le soleil pour elles, et leur réponse c’est tout de suite « Sea, Sex and Sun ». Mais pour moi, c’est plutôt vieillissement cutané, cancer de la peau et canicule. Il y a eu un réel changement de champ lexical, on est passé d’un principe de vie d’érotisme à un danger de mort imminent. » En 2023, l’OMS a d’ailleurs affirmé que les rayons UV sont la cause de plus de 80% des cancers de la peau dans le monde.

Alessandra Wyak

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