Luc Ferry est revenu ce lundi sur le dispositif annoncé par Emmanuel Macron la semaine dernière : la création d’un nouveau service national pour les 18-25 ans. Dès 2026, sur la base du volontariat, des jeunes pourront s’engager dans l’armée pendant 10 mois, comprenant un mois de formation militaire initiale. Visant 3000 jeunes au départ et 50.000 en 2035, cela augure d’un modèle d’armée « hybride ».
L’ancien ministre de l’Education et de la jeunesse avait remis à Nicolas Sarkozy, lorsqu’il était président, un rapport sur cette question, qui s’appelait « Pour un service civique ». Aujourd’hui il commente l’initiative lancée par Emmanuel Macron.
Quel regard portez-vous sur le rétablissement de ce service militaire volontaire et non pas obligatoire, vous qui êtes d’une certaine façon le père du service civique ?
LUC FERRY : C’était mon idée, et grâce à Nicolas Sarkozy, elle s’est transformée en réalité. Je suis à fond pour le service civique parce que je pense qu’il faut proposer aux jeunes des engagements dans la cité qui sont valorisants pour eux et qui montrent qu’ils peuvent être utiles à la collectivité de manière désintéressée, parce que c’est très peu payé. Sur le service militaire, pour bien comprendre ce qui se passe, il faut d’abord expliquer ce qu’était que le service militaire obligatoire. De mon temps, il avait deux finalités. L’idée était qu’on avait besoin d’une armée de conscription, d’une armée populaire. C’était toute une classe d’âge qui, sauf exceptions, allait faire son service militaire. C’est un héritage de la Révolution, des armées napoléoniennes.
Jacques Chirac y a mis fin, ce qui est très intéressant. Il faut comprendre pourquoi, car Chirac était fana mili, il aimait vraiment les militaires. Il y a mis fin parce que les militaires n’en voulaient plus. Cela les embêtait et coûtait extrêmement cher. Ils voulaient une armée de métier solide avec des professionnels très formés et surtout avec de l’argent suffisant pour avoir une armée moderne, technologique. C’est ce que défendait encore Pierre de Villiers quand il s’est fait virer par Macron. La deuxième finalité du service militaire, qui était en fait tout aussi importante sinon plus, c’était de compléter l’éducation des parents et l’éducation par l’école avec l’idée de recadrer les jeunes qui en auraient besoin. C’est ce qu’on appelle le creuset républicain.
Un brassage social lors du service militaire
L.F. : On rencontre toutes les classes sociales au service militaire. Dans sa chambrée, on voit tout le monde, on est mélangé. Et puis on apprend à obéir, à respecter l’autorité, à se lever le matin à l’heure, à respecter les valeurs de la nation, de la patrie. L’uniforme fait qu’on est tous à égalité, on est tous membres du groupe, on est frères d’armes. Et puis il y avait quelques avantages : on passait le permis de conduire, camions, motos, voitures.
Vous aviez aussi un bilan de santé ?
L.F. : On faisait un bilan de santé et un bilan scolaire, puisque c’est là aussi qu’on voyait, hélas, monter l’illettrisme. Aujourd’hui, il faut avoir les chiffres en tête : le service volontaire, [concernera au départ] 3 000 jeunes, une classe d’âge, c’est 800 000. Donc on se moque du monde. On ne va pas recoller toute la jeunesse de France aux valeurs de la patrie. On ne va pas recadrer ceux qui auraient besoin éventuellement de l’être. Est-ce que vous croyez que les jeunes qui font fonctionner le narcotrafic, toutes les enquêtes le montrent, ceux qui se radicalisent dans l’islamisme, vont se précipiter au service volontaire ? Donc ceux qui auraient éventuellement besoin, pardon de parler un peu brutalement mais on a peu de temps, d’être recadrés par l’armée, n’iront jamais dans ce service volontaire.
Luc Ferry : Le nouveau service national « n’a aucun rapport avec l’idée de sacrifice pour la patrie qui était celle du service obligatoire »
Il faut dire la vérité. C’est un service volontaire. Il est payé 800 euros par mois. Il a des avantages en nature : on va passer par exemple gratuitement le permis de conduire, on aura 75 % de réduction sur les transports, on aura la possibilité de s’engager après. Et ceux qui ne s’engageront pas dans l’armée seront accompagnés au bout de 10 mois pour trouver un emploi, donc il y a des avantages considérables. Ça n’a aucun rapport avec l’idée de sacrifice pour la patrie qui était celle du service obligatoire, où on donnait un an de sa vie à la patrie. On était recadré, on n’était pas payé. Tout ça n’a absolument aucun rapport.
Il y avait une solde, elle était maigre mais il y avait une solde.
L.F. : Elle était dérisoire. Je n’ai jamais été payé quand j’ai fait mon service militaire.
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Ça comptait pour la retraite.
L.F. : Je sais que c’est symbolique, mais le symbole n’est pas bon. L’idée de donner sa vie pour la patrie, comme au temps de Napoléon, l’armée de conscription, ça disparaît. Et l’idée de recadrer les jeunes qui auraient besoin éventuellement de l’être disparaît aussi. Donc les deux idées qui fondaient le service militaire obligatoire disparaissent. Des jeunes vont s’engager, ils seront payés, ils auront quelques avantages. L’idée, c’est en 2035 d’arriver à 50 000, c’est à peine l’épaisseur du trait d’une classe d’âge.
D.A. : Emmanuel Macron a déclaré : « Nos jeunes du service national commenceront par une formation initiale d’un mois où ils apprendront ensemble les rudiments de la vie militaire. Ils acquerront l’esprit de discipline, se formeront au maniement des armes, à la marche au pas, au chant, à l’ensemble des rituels qui nourrissent la fraternité de nos armées. » Est-ce qu’on a besoin de savoir marcher au pas ?
L.F. : Les gens se disent : « ah, on rétablit le service militaire, c’est bien », mais ça n’a aucun rapport. Je voudrais que les gens ne se laissent pas abuser par un coup de com’ qui ne correspond absolument à rien par rapport à ce qu’était le service obligatoire.
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