HARNONCOURT Nikolaus – biographie

(1929-2016)

Pionnier de l’interprétation sur instruments anciens, fondateur du fameux ensemble Concentus Musicus, Nikolaus Harnoncourt aura été un chef d’orchestre hors norme. Une sorte de « Karajan du baroque », bouleversant la vision des œuvres qu’il dirigeait et enregistrait, de Monteverdi à Beethoven, de Bach à Bruckner et bien d’autres compositeurs. Il fut certes une autorité, mais aussi une conscience de son temps, toujours en éveil, secouant notre sensibilité et notre intelligence comme peu d’autres. Il aura formé toute une génération de mélomanes et de musiciens, jusqu’à Cecila Bartoli et même Lang Lang.

Nikolaus Harnoncourt en 10 dates :

  • 1929 : Naissance à Berlin le 6 décembre.
  • 1952 : Engagé comme violoncelliste de l’Orchestre Symphonique de Vienne. Y reste jusqu’en 1969.
  • 1957 : Premier concert du Concentus Musicus Wien, ensemble jouant sur instruments d’époque.
  • 1970 : Débute l’enregistrement des Cantates de Bach avec Gustav Leonhardt pour le label Teldec.
  • 1975 : Cycle des opéras de Monteverdi avec Jean-Pierre Ponnelle à Zurich.
  • 1981 : Premier enregistrement de Symphonies de Mozart avec l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam.
  • 1984 : Publie Le Discours musical, et, l’année suivante, Le Dialogue musical.
  • 1991 : Enregistrement des Symphonies de Beethoven avec le Chamber Orchestra of Europe (Teldec).
  • 2001 et 2003 : Dirige le concert du nouvel an à Vienne avec les Wiener Philharmoniker.
  • 2016 : Disparition le 5 mars.

Un chef d’orchestre, un guide et une figure morale rare dans le milieu culturel

Ses adieux à la scène, puis sa disparition, survenue le 5 mars 2016, ont ébranlé le monde musical. En effet, avec Nikolaus Harnoncourt nous quittait une personnalité majeure de la seconde moitié du XXe siècle, l’une des plus influentes et des plus actives. Mais pas seulement. C’est également une figure morale de premier plan qui s’effaçait, doublée d’un pédagogue et d’un intellectuel. Une autorité. Sylvain Fort, dans sa nécrologie du chef, soulignait très justement que « par cet homme parlaient des siècles de civilisation dont il avait fait profession, non seulement de déchiffrer les œuvres, mais de parcourir l’arc immense qui les relient à nous. » Pour plusieurs générations de musiciens, Harnoncourt aura été un guide, découvrant des voies jusqu’alors délaissées, des chemins différents, ouvrant des perspectives toujours neuves et fécondes.

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Nikolaus Harnoncourt est un musicien révolutionnaire venant d’une grande tradition

Tout cela venait de loin. Nikolaus Harnoncourt, de son nom complet Johann Nikolaus Graf von La Fontaine und Harnoncourt-Unverzagt, descendait de François Ier, Empereur du Saint-Empire, le fondateur de la maison impériale et royale des Habsbourg-Lorraine. Il est né à Berlin, mais passa toute son enfance en Autriche, jouant de la musique en famille. Souhaitant devenir marionnettiste, le jeune Harnoncourt doit sa vocation d’instrumentiste à une série de hasards, qu’il évoque dans son livre d’entretiens Le Baiser des muses (Actes Sud) : « Un jour je suis tombé malade et un choc incroyable est survenu : j’ai entendu à la radio l’Allegretto de la Symphonie n°7 de Beethoven dirigé par Furtwängler. D’un seul coup, quand la musique s’est tue, j’ai compris que j’allais devenir musicien d’orchestre. » Harnoncourt poursuit donc sa formation à Vienne, et figure bientôt parmi les violoncellistes de l’Orchestre Symphonique. Il a été recruté par Herbert von Karajan en personne. Parallèlement, Harnoncourt crée le Concentus Musicus Wien, petit ensemble à géométrie variable, sur instruments anciens, dans le but de redécouvrir l’intelligence de la musique ancienne « à partir de ses propres lois ». Cette génération d’instrumentistes réclame un nouveau rapport au passé, à la tradition et à l’autorité. Harnoncourt et ses amis revisitent ainsi des pans entiers du répertoire, avec un succès grandissant, sur scène comme au disque. Leurs enregistrements des Concertos brandebourgeois, de la Messe en si, de la Passion selon Saint Matthieu ou, un peu plus tard, de la première intégrale discographique des Cantates de Johann-Sebastian Bach, pour la firme Teldec (cette dernière enregistrée avec son « frère en musique », le claveciniste Gustav Leonhardt), font date.

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L’intelligence de la musique, à partir de ses propres lois

Mais dans cette double vie d’Harnoncourt, partagée entre le Concentus Musicus et les Wiener Symphoniker, un second choc intervient en avril 1969, comme il l’explique dans Le Baiser des muses : « J’étais alors membre de l’Orchestre Symphonique de Vienne et je devais jouer pour la énième fois la Quarantième Symphonie de Mozart. La partition était sur mon pupitre et je me suis dit : « Cette mignonette petite sérénade que l’on nous fait jouer n’a rien à voir avec la Symphonie en sol mineur ». Un contresens complet. Sur ce, je décidais de quitter l’orchestre pour ne plus avoir à jouer ainsi cette symphonie. J’avais quatre enfants, aucune sécurité matérielle, mais ma femme [il avait épousé la violoniste Alice Hoffelner] et moi avons décidé qu’il y avait nécessité et que celle-ci était plus importante que tout. Il fallait aller de l’avant. C’était un impératif » Conséquence : le Concentus Musicus se professionnalise et, peu à peu, Nikolaus Harnoncourt quitte son violoncelle et le continuo pour devenir chef d’orchestre à part entière : à l’opéra, notamment celui de Zurich où il mène avec le metteur en scène Jean-Pierre Ponnelle des cycles Monteverdi et Mozart historiques, et au concert, avec son ensemble, le Concentus Musicus, mais aussi le Chamber Orchestra of Europe, et bientôt les plus grandes phalanges européennes, essentiellement à Amsterdam, Berlin et Vienne.

Nikolaus Harnoncourt et l’Orchestre de Chambre d’Europe dans la Symphonie n°41 de Mozart 

 

Partant des anciens et des grands classiques, Harnoncourt aborde à la soixantaine seulement les rives du romantisme. Après Beethoven, pour une intégrale des plus marquantes, il y aura Schubert, Schumann, Mendelssohn, puis Brahms, Dvorak, Bruckner, Offenbach, Berg et même Stravinski, Janacek ou Bartok. Lui qui ne croit pas au progrès en art a paradoxalement suivi un chemin quasi-chronologique vers de nouveaux répertoires. Certes, les retours en arrières ont été fréquents : la sainte trilogie – Bach le Père, Mozart (ou Schubert, au choix) le Fils, sans oublier Haydn, le Saint-Esprit – ne l’a jamais quitté. Et le « baroqueux » a lui-même vécu de l’intérieur cette tradition viennoise qu’il n’a eu de cesse de vouloir dépoussiérer. Sa participation au Concert du nouvel an de Vienne en 2000 et 2003 en est la preuve la plus éclatante. Le musicologue Christian Merlin parlera ainsi, pour évoquer le parcours et l’impact d’Harnoncourt sur la vie musicale, de « révolution conservatrice ».

 

Son style influent et peu consensuel ravit autant qu’il divise

Les interprétations d’Harnoncourt ne laissaient jamais indifférent et avait l’habitude de diviser la critique. Avec un sens aigu de la clarté sonore, des rythmes et des accents saillants, de l’articulation et des timbres, il trouvait d’autres équilibres, découvrait de nouveaux archétypes. Avec un don unique de dramaturge et un sens du tragique très affuté, Harnoncourt était parvenu, dans chaque répertoire, à une rare éloquence, parfois jusqu’à la limite de la provocation. A la fin de sa vie, le « Karajan du baroque » occupa dans le monde musical européen une place à part. On l’a justement présenté comme l’initiateur d’un changement des pratiques d’exécutions et, en même temps, gardien du temple d’une certaine tradition. Dans ses derniers enregistrements, où il abordait pour la dernière fois la musique de Beethoven (Symphonies n°4 et 5, Missa Solemnis – une première avec le Concentus Musicus), Harnoncourt retrouvait l’intensité… d’un Furtwängler, sur instruments ancien. Une grande boucle était bouclée et désormais, les nouvelles générations peuvent s’appuyer sur ce legs incomparable. Ses collaborations avec de grands chanteurs (Thomas Hampson, Cecilia Bartoli, Patricia Petibon…) ou de solistes (de Martha Argerich à Pierre-Laurent Aimard, de Rudolf Buchbinder à Lang Lang) prennent dès lors la valeur d’un passage de relais.
Comme l’a écrit le violoniste Gidon Kremer, avec qui il a enregistré les concertos de Mozart, Beethoven et Brahms, Harnoncourt « n’était pas celui que l’on décrivait parfois, un musicien scolastique obsédé par l’authenticité. Non. C’était d’abord un véritable artiste, doté d’un immense pouvoir d’imagination. […] Sa grande phrase (« La recherche de perfection est l’ennemie de la beauté ») doit être constamment méditée ».

 

Bertrand Dermoncourt

 

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