« Notre système de santé s’est peu à peu appauvri, à l’image de la France » , affirme Philippe Juvin

Philippe Juvin était l’invité de la matinale de Guillaume Durand. Le chef du service des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou à Paris a indiqué recevoir toujours plus de malades chroniques « dans un état grave », mais seulement « quelques cas » de Covid-19. Il a exigé que « la réforme de l’hôpital se fasse dès maintenant » alors que cette crise a révélé que « notre système de santé s’est peu à peu appauvri, à l’image de la France ». Il a aussi refusé de juger les Français qui ne respectent pas les mesures de distanciation et a renvoyé la faute sur les autorités sanitaires.

 

Philippe Juvin ne veut pas « qu’on attende encore 6 mois » pour lancer la grande réforme de l’hôpital

« La 1ère dose, de la 1ère usine qui fabriquera le 1er vaccin, je ne suis pas certain qu’elle aille à la France ». Interrogé sur la polémique entraînée par la récente déclaration du PDG de Sanofi, Philippe Juvin s’est préoccupé d’une « France et d’une Europe de moins en moins souveraine ». Le patron du groupe pharmaceutique français, qui s’est associé aux Américains pour développer le 1er vaccin anti-coronavirus, avait annoncé que les Etat-Unis recevraient la plus grande partie des pré-commandes et seraient les premiers servis. Une annonce contrebalancée ce matin par le président de l’entité France de Sanofi, pour qui le vaccin « sera accessible à tous », au lendemain d’un coup de gueule poussé par le gouvernement. Un revirement, qui ne changerait rien à la situation globale pour Philippe Juvin.

 

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« Nous dépendons de capitaux étrangers et à un moment, il faut payer l’addition. Il faut arrêter de penser que l’on peut s’appauvrir et s’endetter tous les ans un peu, sans qu’il y ait de conséquences ». Pour éviter d’appauvrir le système de santé, il lui faudrait une grande réforme et dans les meilleurs délais, selon le chef des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou.

 

 

« Ce qui est important, c’est que cette réforme de l’hôpital mais plus encore, du système de santé, de son architecture se fasse dès maintenant. Que l’on attende pas encore 6 mois ! », a tancé Philippe Juvin, qui a regretté les multiples annonces, durant toute sa carrière, de réformes finalement toujours avortées.

 

L’hôpital Georges-Pompidou reçoit de plus en plus de malades chroniques non-soignés  « dans un état grave »

S’il a estimé qu’il ne fallait pas être « anti-administration », le médecin anesthésiste-réanimateur a jugé que chacun devait rester à sa place et a salué le fait que, durant l’épidémie, les « médecins ont été impliqués dans les décisions stratégiques qui ont été prises ». « Il faut qu’il ait de nouveau un éclairage médical. Urgentiste, je passe 75% de mon temps à régler des tâches administratives. On pourrait être déchargé de nombreuses tâches au profit du patient », a-t-il appelé de ses vœux. Il n’a pas rejeté l’idée d’une médaille pour les soignants, qui leur serait remise durant les cérémonies du 14 juillet. Certains médecins et infirmières estimaient plus urgent de leur verser la prime de 1.500 euros promise. « La reconnaissance de la Nation est quelque chose de fondamental. C’est ce qui a permis aux soignants de tenir. Il ne faut pas mépriser cela ».

 

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Philippe Juvin a indiqué que dans son hôpital, il ne recevait plus que « quelques cas par jour » de patients atteints par le Covid-19, contre 90 à 100 au plus fort de la crise. Mais, il a aussi noté une autre baisse, inquiétante celle-ci. « On a, par rapport à une période normale, moins de patients, parce que les gens ne sont pas encore revenus ».

 

 

« Les personnes qui viennent sont dans un état grave, parce qu’ils ont vu leur état physiologique se dégrader durant le confinement. Ils n’ont pas consulté et ont eu peur de venir à l’hôpital », a-t-il expliqué, relayant le message des autorités afin que les personnes souffrant de maladies chroniques les fassent soigner sans attendre.

 

Philippe Juvin peine à imaginer un déconfinement sans 2e vague, mais a dit écouter les théories de Didier Raoult

Malgré la chute du nombre de personnes hospitalisées pour le coronavirus, Philippe Juvin n’a pas affirmé, comme Didier Raoult, que l’épidémie « était en train de s’éteindre ». « Je n’en ai aucune idée. Il y a un argument qu’il faut prendre en compte, c’est que 5% de la population française semble avoir rencontré le virus. J’ai du mal à comprendre comment, alors qu’on lève le confinement, les autres ne s’infectent pas, alors qu’ils ne sont pas immunisés. D’un autre côté, j’écoute ce que dit Didier Raoult et j’observe les courbes des pays qui nous précèdent. C’est vrai que dans ces pays, on a pas vu remonter la courbe », a-t-il reconnu, tout en ajoutant que les autorités devaient néanmoins se préparer pour une éventuelle 2e vague, afin d’éviter « la crise d’impréparation et de logistique » que la France a connue.

 

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Une 2e vague épidémique pourrait être entraînée, selon certains, par des rassemblements trop nombreux et des mesures de distanciation sociale non-respectées, comme lundi dernier sur le canal Saint-Martin à Paris, où de nombreux jeunes s’étaient retrouvés pour profiter d’une certaine liberté retrouvée. Une image, qui avait choqué plus d’un.

 

 

« Je ne juge pas mes compatriotes, a précisé Philippe Juvin, compréhensif et faisant plutôt porter la responsabilité au gouvernement. Comme le pays était totalement impréparé à la crise, les pouvoirs publics ont confiné le pays. Ce sont les Français qui ont supporté la crise. Je ne veux pas les juger. Ce confinement, indispensable, était très lourd à supporter ».

 

« Notre système de santé s’est peu à peu appauvri, à l’image de la France » a déploré Philippe Juvin

Les autorités ne se seraient pas montrées à la hauteur, à l’image de l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn, que Philippe Juvin a rencontré au début de la crise et qui lui avait assuré que la France avait suffisamment de masques en stock. Des masques, qui ont constitué un bon révélateur de la gestion de la pandémie pour le médecin urgentiste. « Qui peut dire qu’elle a été bien gérée ? Qui peut prétendre que l’on avait assez de masques, de tests ? Qui peut prétendre que cela s’est bien passé dans les Ehpad ? Non. Il faut arrêter de refaire l’histoire ».

 

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Arrêter de réécrire l’histoire, et cesser de l’enjoliver également. « En France, on a toujours « le meilleur système de santé du monde », « la meilleure éducation du monde », « la meilleure équipe de football du monde »… »

 

 

« C’est très Français de dire cela. La réalité, c’est que nous avons 5.000 lits de réanimation en France ; les Allemands en ont 25.000. Nous, nous sommes sous-dotés. Notre système de santé s’est peu à peu appauvri, à l’image de la France », a-t-il conclu.

 

Nicolas Gomont

 

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