Langue française : De daron à lascar, ces mots d’argot courants cachent des siècles d’histoire

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L’argot n’est pas une fantaisie contemporaine : il est documenté, étudié, et ses racines plongent bien plus loin qu’on ne le croit. Petit tour d’horizon de ces mots qu’on pense récents, mais qui étaient déjà utilisés il y a plusieurs siècles.

Prenons le mot « daron ». On le croirait né récemment, tant il est employé aujourd’hui, pourtant on le trouve déjà au XIXe siècle. Dans le Dictionnaire de la langue verte (1866) d’Alfred Delvau, daron désigne le maître, le patron, puis le père. Le mot circulait dans l’argot parisien bien avant d’atterrir dans les cours de collège et de lycée. Son origine n’est pas clairement établie : certains linguistes le font remonter au mot provençal daroun. Nos adolescents parleraient donc comme dans les faubourgs du Second Empire.

Autre exemple : lascar, qui a connu un regain d’intérêt avant d’être à nouveau en perte de vitesse. Le terme vient du persan lashkar, signifiant « armée ». Il est passé par le portugais lascarim, désignant des soldats ou des marins indiens employés par les puissances coloniales. Au XIXe siècle, en français, il évolue vers le sens de « gaillard rusé », parfois « filou », et s’invite dans la littérature populaire ainsi que dans les récits maritimes.

Avoir de la maille, une expression qui remonte au Moyen Âge

Le mot maille, lui, est encore plus ancien. Au Moyen Âge, la maille désigne une très petite unité monétaire. Issu du latin medalia « pièce de métal » —, il apparaît en ancien français dès le XIIe siècle. L’expression avoir maille à partir désigne alors littéralement le fait d’avoir un différend avec quelqu’un sur un sujet de peu d’importance. Aux XXe et XXIe siècles, le mot a retrouvé son sens monétaire : avoir de la maille signifie avoir de l’argent. Ces différentes acceptions sont documentées dans le Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré, qui en retrace les sens anciens avec un scrupule quasi archéologique.

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Il est donc possible de suivre à la trace l’évolution de l’argot. La discipline a même ses grands historiens : en 1901, Lazare Sainéan publie L’Argot ancien et moderne, une étude monumentale dans laquelle il démontre que l’argot fonctionne par métaphore, déplacement et recyclage, précisément ce qui est arrivé aux mots daron, lascar ou maille.

Loin d’être vulgaire ou appauvri, l’argot constitue un véritable laboratoire linguistique, qui rappelle que la frontière entre bon usage et usage populaire est poreuse. Quand un mot d’argot revient à la mode, ce n’est pas un signe d’appauvrissement, mais une résurgence. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Karine Dijoud

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