François-Xavier Roth, Edgar Moreau, Alexandre Tharaud et Bertrand Chamayou nous racontent leur confinement

Après avoir recueilli le témoignage de Camille Pépin en début de semaine, au bout de sept jours de confinement, Laure Mézan vous raconte le nouveau quotidien sédentaire de François-Xavier Roth, Edgar Moreau, Bertrand Chamayou et Alexandre Tharaud.

 

« Cela a été très déstabilisant au début, presque angoissant« , pour Edgar Moreau

Ils sont chef d’orchestre, violoncelliste, pianistes de réputation internationale, ont l’habitude de parcourir le monde, de se réveiller presque chaque matin dans une ville, voire un pays différent, de jongler avec les langues, les décalages horaires… et de ne passer que quelques rares jours par an dans leur propre foyer. Ces concertistes sont aujourd’hui confrontés, comme nous tous, au confinement. Une rupture brutale et non anticipée avec un mode de vie trépidant, entre angoisses et remises en question.

 

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C’est au milieu d’une tournée, à l’occasion d’une session d’enregistrement ou en pleine répétition de concert que tout s’est arrêté pour ces hyper-actifs du monde musical. Pas le temps d’anticiper, de s’organiser… Les voici confrontés à un nouveau quotidien, entre les murs d’un appartement ou d’une maison, auxquels ils n’étaient pas forcément si familiers.

 

« Cela a été très déstabilisant au début, presque angoissant. Je me suis posé bien des questions : comment vivre, gérer son temps lorsque l’on n’a pas l’habitude d’être à l’arrêt ? Comment travailler mon instrument sans avoir d’objectif, tel un concert à préparer ?« , nous a confié le violoncelliste Edgar Moreau.

 

Le pianiste Alexandre Tharaud regrette de ne pas avoir d’instrument chez lui

François-Xavier Roth poursuivait lui la tournée de son intégrale des symphonies de Beethoven, avec son orchestre Les Siècles, lorsque l’annonce du confinement y a mis un terme. Le temps de diriger les dernières symphonies à huis clos, à Versailles et en direct sur Mezzo, le chef s‘est retranché auprès des siens. Une autre existence s’est imposée au bouillonnant directeur musical de trois grandes institutions, Les Siècles, l’orchestre et l’opéra de Cologne ainsi que l’Atelier lyrique de Tourcoing.

 

 

« C’est une situation totalement inattendue qui me bouleverse à différents niveaux : en tant qu’artiste, responsable d’orchestres susceptibles d’être fortement fragilisés mais aussi citoyen. Respecter les règles du confinement m’est d’ailleurs apparu évident en dépit de la frustration de ne plus pouvoir donner de concerts et de l’angoisse face aux terribles conséquences économiques qui ébranleront tant de musiciens.« 

 

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Se retirer de la vie publique peut s’avérer salutaire pour un musicien étourdi par la course effrénée des concerts. Prendre du recul, s’arrêter, c’est ce qu’attendaient finalement certains instrumentistes, à l’instar d’Alexandre Tharaud : « C’était un désir omniprésent dans ma vie. J’ai même songé à arrêter mes concerts et mes enregistrements il y a deux ans, et je me suis souvent octroyé des périodes de relâche, sans activités publiques mais non sans contact avec le piano. J’ai besoin de sentir, d’avoir un rapport tactile à l’instrument. Pour la première fois de ma vie, je regrette de ne pas avoir de piano chez moi. C’est un véritable déchirement« .

 

 

Un besoin de césure, que partage Bertrand Chamayou. « Passé les déceptions de voir de beaux engagements qui me tenaient à coeur annulés, la gravité de la situation m’a conduit à penser les choses différemment ».

 

Bertrand Chamayou a troqué le piano pour les casseroles

« J’éprouvais déjà l’envie de stopper l’étourdissante fuite en avant de cette carrière, même si je l’aime profondément. Je projetais d’ailleurs de m’accorder une année sabbatique, bien que j’aurais aimé la choisir et la vivre dans d’autres circonstances. » Car le rythme effréné des concerts, les voyages, la course dans les aéroports pour attraper une correspondance… sont autant de sources de tension pour ces musiciens, qui ne dorment jamais dans les mêmes lits et ne voient que très peu leurs proches. « J’aime les concerts, être sur scène, c’est ma vie. Mais pour s’y sentir bien, il faut savoir s’en éloigner, prendre des distances avec le public pour mieux le retrouver ensuite. Je peux vivre trois mois sans concerts et le vivre bien. C’est une grande chance« , nous a dit Alexandre Tharaud.

 

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Le confinement offre l’opportunité de renouer avec des valeurs que les incessants voyages leur avaient fait négliger, voire oublier. A la passion de la musique, moteur de la vie étourdissante de ces musiciens, se substituent, aujourd’hui, les agréments d’une existence sédentaire. « Pouvoir manger tous mes repas chez moi est extraordinaire ! En tant qu’hyper-actif, je passais à côté de tant de choses essentielles. Être plus proche de la nature, jardiner, accomplir les tâches simples du quotidien, partager des moments avec ma famille sont autant de sources de joie !« , s’est enthousiasmé François-Xavier Roth. Avec deux enfants en bas âge, Bertrand Chamayou n’a pas encore retouché un piano depuis le début du confinement, privilégiant le ballon dans la cour de son immeuble ou les casseroles . « Mes activités aujourd’hui tournent autour de mes enfants, de la cuisine, de l’intendance d’une maison… »

 

 

L’anticipation, grande qualité des musiciens, indispensable pendant le confinement

De cette nouvelle expérience du quotidien, Edgar Moreau entend bien, lui aussi, tirer profit. « Elle m’apprend à gérer ma vie d’une autre manière, à prendre le temps de faire des choses auxquelles je n’étais pas habitué. Même si j’adore mon métier et la suractivité qu’il suscite, j’apprécie de renouer avec une existence plus reposante, dont j’avais oublié les plaisirs. » Être musicien, c’est gérer son temps, le contrôler, l’anticiper et être capable de se projeter sur 5 voire 10 ans, comme le rapporte Alexandre Tharaud : « Une récente étude américaine a démontré que les musiciens ont le taux d’anticipation le plus aiguisé au monde. Nous sommes capables, par exemple, de rattraper au vol un objet qui tombe plus rapidement que quiconque ».

 

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« On vit, en fait, sur le fil tendu de l’anticipation. Couper ce fil permet d’avoir un autre rapport au temps. » Bertrand Chamayou savoure, lui, ces moments où le calme l’emporte sur la tempête, où l’on peut prendre son temps, revendiquer son droit à la lenteur.

 

 

« Je compte me remettre à lire d’avantage, à travailler mon piano et apprendre de nouvelles œuvres. J’ai des centaines de mails et de messages auxquels je n’ai pas encore répondu et je vais tranquillement m’y consacrer. Je projette également de faire des rangements, de mettre ainsi un peu d’ordre, pour créer une page blanche et ensuite organiser ma vie. » 

 

 

Edgar Moreau, qui pratique le CrossFit, privé de salle de sport

Ce temps du confinement est aussi celui de l’incertitude, du non-défini. Il peut susciter de l’angoisse mais est propice à l’écoute de soi-même, comme en témoigne François-Xavier Roth. « Ces nouveaux moments de disponibilité me permettent de réfléchir, de laisser jaillir des idées, de penser à de nouveaux programmes, à des compositeurs que je souhaiterais jouer, tout comme à des écrivains que je pourrais lire. Tant de réflexions, d’impressions, de rêves m’envahissent ainsi depuis plusieurs jours ! » Faut-il réguler ses journées, se fixer des horaires ou des plannings, lorsque l’on n’a pas l’habitude d’appréhender un quotidien dans l’immobilité ?

 

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Edgar Moreau s’est ainsi fixé une routine : « J’ai organisé mes journées en fonction de différents objectifs : une brève sortie le matin en respectant les règles sanitaires, la pratique du sport, le travail de mon instrument, une sieste et l’enregistrement d’une vidéo quotidienne pour les réseaux sociaux… Mes journées sont ainsi bien rythmées et, étrangement, passent très vite. » L’activité sportive occupe une place essentielle dans cette nouvelle vie de sédentaire.

 

 

Le jeune violoncelliste s’est ainsi octroyé deux moments dans la journée pour maintenir sa forme physique. « Je pratique habituellement le CrossFit, un sport américain qui allie haltérophilie, gymnastique et exercices cardio-vasculaires. C’est évidemment compliqué de s’entraîner sans avoir accès à une salle de sport, mais j’ai trouvé des programmes sur internet qui permettent de pratiquer quelques exercices propices au renforcement musculaire. »

 

La composition, nouveau talent d’Alexandre Tharaud

Quant à Bertrand Chamayou, il prévoit des séances de gymnastique sur vélo elliptique, tandis qu’Alexandre Tharaud s’accorde une heure quotidienne de yoga. La pratique instrumentale s’inscrit également dans le cadre de nouvelles organisations. « Je planifie 1 à 2 heures de piano concentrées le soir, précise Bertrand Chamayou. J’ai beaucoup d’œuvres en retard à monter pour cet été ! Je suis censé rejouer la Turangalila Symphonie de Messiaen, que je ne l’ai plus dans les doigts depuis longtemps ».

 

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« Et je ferai mes débuts en septembre dans le 2ème concerto de Serge Prokofiev, qui est un sacré morceau et surtout un rêve de gamin. Il faudrait que je me discipline et m’y mette dès maintenant. » Cette nouvelle vie est aussi propice au développement de talents que certains cultivaient dans le secret, comme la composition chez Alexandre Tharaud. « C’est une activité que je pratiquais jusqu’à présent uniquement pour le plaisir. Les pièces pour piano sur lesquelles je travaille actuellement seront ainsi publiées à la rentrée. C’est une première pour moi ! J’ai également repris l’écriture d’un livre autobiographique que j’avais entamé il y a quelques années. »

 

« Je dois ainsi m’attendre à voir mourir des gens qui me sont chers »

Mais la pandémie et ses souffrances demeurent au cœur de leurs préoccupations. Chacun nous a avoué consacrer de longs moments de leur journée pour appeler leurs proches, répondre aux questions d’enfants ou d’adolescents désemparés, mais aussi épauler des amis confrontés à la solitude ou des musiciens terrifiés par un futur incertain. François-Xavier Roth prépare ainsi l’avenir. « Je suis en contact régulier avec les délégués de mes orchestres. Il nous faut faire des simulations, adapter des plannings de travail en fonction d’une reprise dont on ne connait pas la date… Avec Les Siècles, nous avons créé un groupe privé sur les réseaux sociaux afin de maintenir le contact. » Ce confinement fait, ainsi, surgir des sentiments ambivalents.

 

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« Ma vie de musicien itinérant m’a permis de me créer une communauté d’amis à travers le monde, que ce soit en Asie, en Espagne et en Italie. Je dois ainsi m’attendre à voir mourir des gens qui me sont chers, sans pouvoir leur tenir la main, ni même les revoir« , se désole Alexandre Tharaud, partagé, face à cette nouvelle vie, entre l’angoisse et l’apaisement qu’elle lui apporte. « Moi qui n’avais pas l’habitude de passer plus de 3 jours d’affilée dans mon appartement, j’ai l’impression de revenir à une existence normale, saine. C’est finalement une pandémie, qui aura interrompu un mode de vie, sans doute, bien trop effréné.« 

 

Laure Mézan