Le ministre des Armées Sébastien Lecornu a accordé un entretien exclusif à Radio Classique, deux ans après le début de la guerre en Ukraine. Il nous explique comment la France a reconstruit une économie de guerre.
Le 24 février 2022, nous nous sommes réveillés avec une guerre aux portes de l’Europe. Nous avons réalisé que nous n’étions pas suffisamment armés pour y faire face. Est-ce qu’il y a désormais en France une véritable économie de guerre ?
Oui, en partie. Notre industrie a basculé dans un modèle économique qui lui permet de produire plus vite et en quantité pour un pays en guerre qu’est l’Ukraine. [C’est le cas] en partie seulement, parce que c’est inégal en fonction des types de munitions, des types de matériel, des entreprises.
On voit bien que le segment terrestre et [celui des missiles] ont repris de l’avance en matière de capacité à produire. C’est vrai pour les canons Caesar (fabriqués par Nexter, dont le PDG Nicolas Chamussy était l’invité des Voix de l’économie NDR), pour les obus de 155 millimètres – même si nous sommes encore très loin de ce que nous attendons – et pour les missiles courte portée de défense solaire Mistral.
Les stocks d’armes français sont beaucoup sollicités
Mais cela pose aussi des questions plus redoutables d’organisation des processus industriels, de gestion des stocks, de rapport à la commande et à l’exportation. Je rappelle que notre modèle d’industrie de défense qui date du général de Gaulle repose sur un modèle de souveraineté. Mais pour qu’il soit équilibré, il repose évidemment sur des réussites à l’exportation.
La guerre en Ukraine a effectivement remis au goût du jour, malheureusement si j’ose dire, l’artillerie, la défense sol-air dans des contextes d’attrition (de perte d’intérêt pour ces produits NDR) très forte. Les Russes mènent des frappes dans la profondeur, multiples et récurrentes, et sollicitent donc beaucoup les stocks. On retrouve justement un modèle qu’il faut stresser, c’est ce que nous faisons actuellement.
Est ce que ça n’aurait pas été plus simple de maintenir pendant toutes ces décennies une industrie de l’armement en état de fonctionner ? Aujourd’hui on repart presque de zéro, en tout cas on repart avec des nouvelles bases ?
Clairement, nous sommes dans les fameux dividendes de la paix. De fait, c’est plus facile de détruire de la valeur que d’en recréer, on le voit bien. Le Covid, d’ailleurs [nous a réveillé sur le sujet] des dépendances à l’égard d’un certain nombre de pays, notamment en terme de poudre, de munitions de petits calibres.
C’est pour ça que je mène des opérations de relocalisation. Il y a pas d’économie de guerre, et cela repose beaucoup sur les industries de défense, sans stratégie de gestion des matières premières. On se souvient que pendant le Covid, parce qu’il y avait des routes maritimes interrompues, [la défense française recevait] un certain nombre de composants clés pour des équipements militaires conventionnels qui pouvaient venir d’Asie du Sud-est. C’était complètement délirant.
Des dizaines de milliers d’emplois en France dépendent de la défense
Une usine de production de poudre va rouvrir à Bergerac (Dordogne), ce qui va permettre de créer 150 emplois, et de fabriquer 150.000 munitions de type obus de 155 millimètres à terme chaque année. Mais c’est un travail qui prend du temps et qui ne peut pas se faire du jour au lendemain.
Combien y a-t-il d’emplois en France qui dépendent directement du secteur de la défense ?
Il y en a des dizaines de milliers, avec énormément de sous-traitants, de PME qui parfois vont usiner une petite pièce ou un élément électronique particulier. Tout ça est tiré par la dissuasion nucléaire, qui a protégé beaucoup de filières. Parce que si on a un modèle de souveraineté, c’est pour être capable de mettre en œuvre notre dissuasion nucléaire en 100% français.
Malheureusement, ces 20 dernières années, il y a eu quelques négligences avec les diminutions de crédits budgétaires sur le secteur conventionnel. Et c’est pour ça que les équipements de l’armée de Terre ont constitué pour moi une priorité comme le secteur des poudres.
Dans l’urgence, nous avons livré une partie de nos stocks à l’Ukraine, est ce qu’aujourd’hui nous avons reconstitué ces stocks ? Et quels sont les types de matériel que nous avons le plus commandé ?
La réalité, c’est [que la France] a livré deux types de matériel. Des matériels encore opérationnels mais vieillissants, et dont on a précipité le retrait de l’armée de Terre ou de l’armée de l’Air française au profit d’une génération nouvelle, produite par des industriels français.
Objectivement, c’est une opération gagnant-gagnant pour l’Ukraine et la France. Toutefois, quand vous livrez du matériel non complètement amorti parce qu’encore efficace et que vous précipitez l’acquisition [de matériels neufs], par définition, ça présente quand même un petit effort pour le contribuable. Ce n’est pas une perte sèche.
« Deux ans plus tard, on est capable de recompléter » les stocks
Des matériels neufs ont été donnés à l’Ukraine et appellent un recomplètement dans le stock neuf des armées. Le fameux canon Caesar de Nexter est encore une fois de plus un bon exemple, puisqu’il y a pratiquement un doublement voire un triplement de la production de ces canons chaque mois.
Les canons Caesar donnés à l’Ukraine et prélevés sur les régiments d’artillerie de Canjuers dans le Var font l’objet actuellement de livraison. On voit bien que 2 ans plus tard, on est capable de recompléter, c’est une bonne nouvelle.
A lire aussi
Reconstituer une économie de guerre, c’est aussi une garantie de sa souveraineté ?
Imaginez un modèle d’armée employée dans une mission extérieure. Tout d’un coup, vous découvrez que celui qui vous vend des armes ne veut plus ou ne peut plus vous les vendre parce qu’il a été mis en défaillance.
La philosophie [de notre modèle] est qu’on doit avoir en maîtrise politique et économique la capacité à produire ce dont nos armées ont besoin. D’ailleurs au risque d’être provocant, je rappelle qu’il reste encore un arsenal dans l’État qui produit de A à Z une munition particulière : la direction des applications militaires du CEA pour nos ogives nucléaires.
Céline Kajoulis
Retrouvez les articles liés à l’actualité internationale