Les castrats sont des figures emblématiques de la musique classique, dont les plus célèbres sont sans conteste Farinelli, et son rival Caffarelli. Ces chanteurs ont subi une intervention chirurgicale, l’orchidectomie, appelée parfois, avec beaucoup d’hypocrisie, « la petite opération ».
Cette opération était réalisée sur des enfants pré-pubères, âgés de 7 à 12 ans, par un praticien spécialisé. Bien qu’officiellement proscrite, elle était courante et motivée par un mélange d’intérêt et d’hypocrisie. Souvent, les parents mentaient à leurs enfants, invoquant une malformation congénitale ou un accident de la petite enfance.
Pour anesthésier l’enfant, on utilisait l’opium ou la compression de la jugulaire, entraînant une perte de connaissance. L’enfant était ensuite plongé dans un bain de lait pour amollir les chairs, ou parfois dans un bain d’eau glacée. Une scène du film Farinelli de Gérard Corbiau (1994) illustre d’ailleurs cet acte contre nature. On estime à 4 000 le nombre d’enfants castrés annuellement dans les années 1730, période d’apogée de ce phénomène au cours du premier tiers du XVIIIe siècle.
Devenir castrat, une chance de faire fortune
C’est à Naples que la formation des castrats devint une véritable industrie. Les institutions religieuses, cherchant à réduire l’écart entre l’extrême pauvreté et l’opulence, y virent une issue. La musique offrait un débouché.
Les pères de famille, notamment ceux avec de nombreuses bouches à nourrir, « vendaient » leurs enfants, assurés de les voir logés, nourris et blanchis. Dans le meilleur des cas, ils feraient fortune. L’enfant devenait commercialisable, à condition d’avoir une belle voix et des prédispositions musicales.
Cette situation perdura près de deux siècles, jusqu’à l’époque de Rossini, avec un afflux inépuisable de garçons de Campanie, Calabre, Pouilles et Sicile, tous subissant la « petite opération ».
Les conséquences de l’opération sur la vie des castrats
Comme l’écrit Vincent Borel dans Classica de septembre 2021, seulement la moitié des jeunes opérés survivaient à l’opération. Ceux qui y parvenaient intégraient ensuite un conservatoire. Le garçon opéré ne connaissait jamais la mue, sa voix ne baissant pas d’une octave. Le larynx infantile ainsi préservé bénéficiait d’une musculation intense des cordes vocales. En grandissant, le castrat développait les poumons d’un corps d’adulte, ce qui créait ce phénomène unique d’une cage thoracique d’homme avec les cordes vocales d’une femme.
Ces interventions chirurgicales n’étaient pas sans conséquences : des dérèglements hormonaux entraînaient une élongation des membres, une fragilité osseuse, et une poitrine qui se développait et se féminisait. Le castrat n’avait pas de pomme d’Adam et peu de pilosité, souffrant souvent de perturbations psychiques. Gaetano Caffarelli était réputé pour ses sautes d’humeur impressionnantes.
Haendel et Porpora ont composé pour les castrats
Malgré cela, au plus fort de la mode des castrats, certains enfants choisissaient volontairement cette voie douloureuse, comme Luigi Marchesi, une star de l’époque napoléonienne. La vie d’un élève castrat était comparable à l’entraînement d’un athlète, commençant dès 6h du matin par une heure d’éveil de la voix, suivie d’exercices vocaux ardus. Les plus doués se destinaient à la scène, endossant les grands rôles de Jules César, Ulysse, ou Rinaldo. Le castrat représentait alors un mélange complexe entre l’homme, la femme et l’enfant, une confusion des genres qui fascinait le public à l’époque rocaille, où le masculin et le féminin aimaient à se confondre ou à se superposer.
Les castrats occupaient tous les rôles : soprano, alto ou contralto, avec des tessitures parfois changeantes au cours de leur carrière. Leur succès était phénoménal, comparable à celui de nos rockstars ou footballeurs actuels. Le milieu du XVIIIe siècle, entre 1720 et 1760, marqua l’apogée du « divo », terme qui donnera plus tard « diva ». Des compositeurs comme Porpora, Haendel, Hasse, Vinci et Jommelli écrivaient pour eux, bâtissant leur réputation sur les extraordinaires vocalises de ces chanteurs.
Les racines de la castration et le rôle de l’Église
La castration des garçons à des fins esthétiques n’est pas une invention du XVIIIe siècle italien ; elle existait déjà dans l’Antiquité. Les prêtres de Cybèle s’émasculaient, et le théologien Origène se châtra pour se débarrasser de la sexualité. Cependant, l’objectif n’était pas musical.
Saint Paul, en fermant l’église aux voix féminines, promut les « empêchés », les eunuques, dans le paysage sonore de la Méditerranée, une pratique venue d’Orient.
Plus tard, c’est l’Église elle-même qui, paradoxalement, poussa au phénomène : tout ce qui chantait dans les États pontificaux (un tiers de l’Italie de l’époque) devait être interprété par un homme, ou, plus précisément, par un « homme diminué ».
Sexualité et ambiguïté des castrats
Contrairement aux idées reçues, les castrats avaient bel et bien une sexualité. En étudiant leurs biographies, on trouve parmi eux des hommes chastes, mais aussi des « Don Juan » frénétiques comme Velluti, qui collectionna les conquêtes jusqu’à séduire une grande-duchesse Romanov à Saint-Pétersbourg. Certains étaient ouvertement homosexuels.
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L’ambiguïté des castrats en fit une figure emblématique de la décadence, tout en étant très charismatique. Ils proliféraient dans les parties fines, y compris au Vatican.
Casanova raconte en 1761 une soirée où, parmi la société présente, se trouvaient des castrati qui « jouaient le rôle de femmes sur les théâtres romains ». Il décrit un pari où un castrat et une fille se mirent nus, la tête couverte, défiant quiconque de déterminer lequel était mâle ou femelle. C’était le genre de divertissement de l’Europe aristocratique du XVIIIe siècle, une époque où ces « héros » étaient baroques dans tous les sens du terme.
Franck Ferrand
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