Le dernier castrat : Écoutez la voix unique de « l’ange de Rome », une légende oubliée

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Il y a un peu plus de 100 ans disparaissait le dernier castrat. Alessandro Moreschi, adulé pour sa voix incomparable, est le seul castrat dont la voix a été enregistrée. Cela fait de lui le plus récent témoin de cette pratique archaïque. Retour sur une légende qui continue de fasciner.

Alessandro Moreschi naît en Italie en 1858. Il voit son enfance bouleversée par une castration pratiquée bien avant sa puberté. On ignore si cette opération était médicale ou si c’était pour devenir castrat. Ainsi, plusieurs théories émanent sur la castration du jeune Moreschi. D’après le Science History Institute, les parents d’Alessandro ont affirmé que leur garçon devait être opéré pour une hernie. Dans les archives de l’Institut pontifical de musique sacrée, on retrouve aussi la trace d’« une mésaventure d’enfance jamais élucidée ». Mais aucun document ne prouve qu’il avait besoin de cette opération.

Il est fort probable que c’était un moyen de masquer les véritables raisons de la castration. Au milieu du XIXe siècle, les castrats ont pratiquement tous disparu. Un tel acte va à l’encontre  de la modernité, la science et l’industrie prônée par cette ère. Toutes traces effacées, on ne sait pas à quel âge Alessandro a subi cet acte. Mais la tradition voulait que la manœuvre soit exécutée au début de la puberté, moment où le corps commence à se développer, mais pas encore le larynx. Généralement entre 7 et 12 ans.

Cette castration a rendu la voix d’Alessandro tout à fait singulière. Il conserve son timbre clair et lumineux d’enfant, et il peut projeter et amplifier sa voix avec autant de force qu’un adulte. Un entraînement intensif est également nécessaire pour rendre la voix plus forte, plus souple et capable de raffinement et d’éclat sans limite. Ce registre est métaphoriquement appelé « la voix du chant du cygne » en comparaison avec la beauté exceptionnelle de ce chant. Derrière ce nom se cache aussi la légende selon laquelle le cygne ne chante qu’une seule fois dans sa vie, avant de mourir.

Un castrat vaniteux

Pour se former à la perfection aux techniques de castrat le jeune Alessandro est expédié à Rome, à l’Eglise San Salvatore di Lauro. Seul castrat de son école, c’est le compositeur, organiste et maestro Gaetano Capocci qui se charge de tout lui enseigner sur sa tessiture de voix unique, un apprentissage qui prenait généralement 10 ans. Beaucoup d’enfants ont tenté de percer dans le milieu fermé de ceux qu’on surnommait « la troisième voix ». Peu d’entre eux étaient élus. Parmi les virtuoses, on compte Girolamo Crescentini. Surnommé l’« Orphée Italien », son interprétation de Roméo en fit même pleurer Napoléon.

Pourtant, ce n’est pas sur le parquet de l’opéra que le destin d’Alessandro Moreschi va se jouer. Il commence son ascension dans les couloirs de l’église. À 15 ans, il devient primo soprano dans la basilique Saint-Jean-de-Latran. Très vite, on le sollicite beaucoup. Avec le début de sa gloire, le jeune Moreschi commence à se forger son caractère de castrat. On les disait très vaniteux et capricieux. Alessandro, lui, sélectionne minutieusement les concerts qu’il donne… ou qu’il refuse.

« Il chanta mercredi à la Venerabile Chiesa del Sudario dans une forme vocale magnifique ; le lendemain, il ne put se rendre disponible pour la solennità della Cattedra à San Pietro en raison d’une faiblesse vocale assez subite ; aujourd’hui, dans une condition vocale éblouissante, il fut capable de chanter une messe de requiem à la Chiesa di San Carlo in Corso […] Il ne semble pas convenable que les caprices d’un hermaphrodite régentent le chapitre du Vatican ! » raconte à propos d’Alessandro Moreschi le cardinal Satolli. On attribuait aussi ce « caractère de castrat » au célèbre Farinelli (1705-1782) . On raconte qu’après être venu chanter pour la cour du roi Louis XV, il a été déçu du cadeau qu’on lui a offert : un simple coffre d’or et de diamants.

Des enregistrements historiques

Moreschi a connu un grand succès à travers les États pontificaux avant leur séparation avec l’Église en 1870. En 1883, il entre dans le Chœur de la chapelle Sixtine. Après avoir joué le rôle de Séraphin dans Le Christ au Mont des Oliviers de Beethoven au moment du Carême, c’est l’apothéose. Le public, tout simplement bouleversé, le surnomme « l’Angelo di Roma ». Le pape Léon XIII lui rend également hommage en le nommant Soliste de la chapelle Sixtine. Mais cette distinction représente des sacrifices. Pour y prétendre, Alessandro doit remplir les conditions d’entrée dans les ordres mineurs. Cela signifie recevoir la première tonsure, qui consiste à se faire couper quelques mèches de cheveux, il doit s’engager au célibat, et porter un uniforme.

Quinze ans plus tard, il est élu secrétaire de la Chapelle. C’est lui qui est chargé de consigner toutes les activités de la chapelle Sixtine. Mais à la fin du XIXe siècle, les castrats tombent en disgrâce aux yeux certains membres de l’Eglise et Alessandro va en pâtir. En 1902, c’est le compositeur et prêtre Lorenzo Perosi qui prend la tête du Chœur de la chapelle Sixtine. Promoteur du mouvement cécilien, qui marque le renouveau de la musique catholique, il ne considère pas les castrats comme des chanteurs, il les appelle même des « hommes anormaux ». Les castrats sont peu à peu remplacés par des contre-ténors et des enfants.

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Cette même année marque l’enregistrement historique d’Alessandro Moreschi. Au total, le castrat a posé sa voix sur 17 morceaux réalisés par la compagnie Gramophone jusqu’en 1904. Le plus célèbre est son Ave Maria de Gounod.

À cette période, Moreschi est considéré par les musicologues comme un « fossile vivant ». L’heure est au changement et le pape Léon XIII interdit définitivement la castration. Il accepte quand même de répondre aux questions du professeur de musique Franz Haböck. Cet entretien a donné lieu au livre Die Gesangskunst der Kastraten (L’art du chant des castrats). Alessandro Moreschi, le dernier castrat, décède des suites d’une mauvaise grippe à l’âge de 64 ans en 1922.

Alessandra Wyak 

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