Désaccords, faux départ, maestro fantôme… 4 anecdotes sur la musique de Lawrence d’Arabie

COMPIX/SIPA

Quelques notes suffisent pour évoquer dans l’esprit du spectateur la magnificence du désert et le souffle épique du film d’aventures. Une musique de Maurice Jarre qui transcende le gigantisme de Lawrence d’Arabie, film de David Lean récompensé par sept Oscars dont celui de la meilleure musique de film. Si les coulisses du tournage sont largement documentées, connaissez-vous en revanche l’histoire de sa musique ? Entre faux départs, traversée du désert et conditions de travail intenses, découvrez 4 anecdotes sur l’une des bandes originales les plus populaires du septième art ! 

1 – Une genèse musicale particulièrement laborieuse 

C’est à la suite d’un désaccord entre le réalisateur et le producteur, Sam Spiegel, qu’il fut décidé de créer un binôme pour composer la musique du film, Lawrence d’Arabie. L’occasion pour les deux compères de conserver leur favori – Malcolm Arnold, récompensé d’un Oscar pour sa partition du Pont de la rivière Kwaï du même David Lean, et William Walton, compositeur respecté de la Couronne britannique – leur attribuant à chacun un rôle spécifique : l’écriture d’une marche militaire pour Walton, le romanesque pour Arnold.

Une proposition qui restera lettre morte lorsque les deux compositeurs afficheront une mine perplexe face aux images projetées : « Aucun des deux n’était réceptif à ce qu’ils voyaient et, bien que Walton avait besoin d’argent, ils ont décidé qu’il n’avait pas besoin de musique et ont refusé l’offre » rappelle l’un des biographes de Walton, Stephen Lloyd.

Katchatourian et Britten appelés pour participer au film

On décide alors de faire appel à deux autres figures de la musique classique : Aram Khatchatourian, compositeur d’ascendance arménienne rendu célèbre pour sa Danse du sabre et pour son ballet, Spartacus, est pressenti pour mettre en musique les mélodies d’inspiration arabe.

La partition « britannique » serait assurée quant à elle par le compositeur anglais Benjamin Britten (Peter Grimes, War Requiem …). Sans oublier la présence du compositeur français Maurice Jarre dont la principale tâche consistera à orchestrer et à créer du liant musical entre les différentes compositions. Mais une fois n’est pas coutume :  un nouveau coup du sort frappe la production : « Un jour, Spiegel m’est arrivé en me disant : Mauvaise nouvelle, Khatchatourian ne peut pas sortir d’Union soviétique et je ne peux pas aller enregistrer là-bas. Et Britten demande un an pour écrire sa partie ! » Mauvaise nouvelle, me suis-je dit ? Bonne nouvelle !  » confiait Maurice Jarre dans une interview-fleuve accordée au magazine Séquences en 1993. De simple coordinateur, Maurice Jarre semble devenir le compositeur attitré du film.

C’est oublier la carte joker du producteur : le roi de la comédie musicale, Richard Rogers, qui se chargerait des trois quarts du score, laissant le reste de la partition au compositeur français. Ses essais mélodiques peinent toutefois à convaincre le réalisateur David Lean qui se laisse charmer par les motifs musicaux de Maurice Jarre.

2 – Un rythme de travail harassant

La conséquence de ces multiples rebondissements fut pour l’heureux élu un temps d’écriture considérablement réduit : « Pour Lawrence d’Arabie, on m’a donné six semaines pour écrire deux heures de musique. Pour y arriver, j’ai dû travailler cinq heures, dormir vingt minutes et retravailler cinq heures, cela vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » Un rythme de travail extrêmement tendu, ce qui n’empêcha pas Maurice Jarre de décrocher en 1963 l’Oscar de la meilleure musique de film.

3 – Sir Adrian Boult, le maestro fantôme
Chef emblématique des orchestres symphoniques londoniens, Sir Adrian Boult signe avec Lawrence d’Arabie un passage éclair dans la direction de musique de film. Peu à l’aise à l’idée de devoir suivre de près les images, Boult demandera à être remplacé par Maurice Jarre : « En fait donc, il n’a pas dirigé une seule note de musique » se souvient le compositeur. Pour des raisons de prestige, le nom du chef anglais restera toutefois au générique.

4 – Il existe trois versions de la bande originale

Un premier enregistrement, sortie à l’occasion du film en 1962 chez Colpix Records, propose la bande originale de Maurice Jarre avec l’Orchestre philharmonique de Londres dans une version raccourcie de 33 minutes. Il faudra attendre la fin des années 80 pour qu’un réenregistrement de la bande originale soit effectuée chez Silva Screen avec Tony Bremner et l’Orchestre Philharmonia, proposant plus de 20 minutes de musiques supplémentaires par rapport à la précédente version.

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Un enregistrement qui n’obtiendra pas les faveurs du compositeur quant à ses partis pris. Ce n’est qu’en 2010 qu’une version complète de la bande originale voit le jour. Un enregistrement Tadlow servi par Nic Raine et l’Orchestre philharmonique de Prague.

Clément Serrano

 

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