Musique classique : Philip Glass a signé la bande-originale d’un célèbre film… 70 ans après !

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« Listen to them. Children of the night ! What music they make … » Une citation mythique. Un accent hongrois. Incarné au cinéma par le flamboyant Bela Lugosi en 1931, le seigneur des Carpates, alias Dracula, a enfin trouvé sa voix sur grand écran. Et quelle voix ! On ne peut pas en dire autant de la musique d’époque, qui, réduite à une peau de chagrin, compile les œuvres du grand répertoire en un thème et quelques notes. Il faudra attendre la fin des années 90 pour que le film de Tod Browning se voit dotée d’une bande originale composée par Philip Glass. 

Même si les projections du Don Juan (1926) et du Chanteur de Jazz (1927) d’Alan Crosland ont confirmé le potentiel artistique et commercial du cinéma sonore et parlant et que les studios de cinéma américain ont rapidement intégré cette innovation dans leurs productions dès la fin des années 1920, l’utilisation de musique « dans le film » restait au début des années 1930, pour les studios Universal, un sujet épineux.

Il faut dire qu’il n’y a pas si longtemps, la musique était cantonnée à une présence physique dans les salles obscures, à des pianistes ou à des orchestres qui venaient commenter en direct les images qui défilent à l’écran, renforçant soit l’émotion véhiculée par elles, soit la compréhension de ce que son silence suggère.

Très peu de musiques dans les films sonores

C’est avant l’arrivée du Movietone, procédé d’incrustation du son sur la pellicule, où la musique pouvait désormais faire partie intégrante du langage cinématographique. Se pose alors la question de sa fonction, de son dosage et de son intérêt réel face à la parole naissante, invitant Universal à jouer la carte de la prudence : « Le résultat de ce débat fut que, à part les génériques de début et de fin, il y avait très peu de musique dans la plupart des premiers films sonores » explique William H. Rosar dans son passionnant article « Music For The Monsters » paru dans le Quaterly Journal of The Library of Congress.

Le Dracula de Tod Browning – du moins dans sa version d’origine destinée aux Etats-Unis – ne déroge pas à la règle : à l’exception de son générique d’entrée où l’on peut entendre la célèbre Scène du Lac des Cygnes, une seule séquence comporte de la musique : celle où le comte Dracula, fraîchement débarqué dans la capitale anglaise, se rend à un concert de l’Orchestre Symphonique de Londres où l’on peut entendre – en hors champ – les dernières mesures des Maîtres chanteurs de Nuremberg de Wagner, suivies de l’introduction de la Symphonie inachevée de Schubert – dans la piste audio française la musique de Wagner est remplacée par Tchaïkovski  et les séquences silencieuses agrémentées de musiques additionnelles.
 Extrait – Dracula à Londres

Une sélection musicale puisée dans les catalogues du studio où étaient compilées des partitions libres de droit, chaque air étant minutieusement catégorisé en fonction de l’émotion qu’il procure : peur, tristesse, du mystère … De quoi maintenir l’attention du spectateur à moindre coût !

Philip Glass dévoile ses inspirations

Il faut toutefois attendre l’année 1999 pour que le film obtienne sa propre bande originale. Souhaitant remettre à l’honneur sa collection de films de monstres, les Universal Classic Monsters, Universal confie à Philip Glass la mission de mettre en musique l’un des films du catalogue, le compositeur américain ayant jeté son dévolu sur Dracula :

« C’est en voyant le peu de dialogue qu’il y avait dans le film que j’ai réalisé que, d’une certaine manière, c’était une pièce issue du théâtre mélodramatique du 19ème siècle » – confie le compositeur dans une interview accordée à Jim Bessman pour le magazine Billboard du 4 septembre 1999 : « Les scènes se déroulant dans les bibliothèques, les salons et les jardins m’ont ainsi mis sur la piste d’une musique de chambre pour quatuor à cordes. »

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Une bande originale conforme à l’atmosphère ouatée et crépusculaire de la pellicule, où vacillent à la lueur des bougies les cordes ténébreuses du Kronos Quartet.

Et pour mieux en apprécier les différences, voici deux extraits de la confrontation entre le comte Dracula et le professeur Van Helsing, un premier extrait issu de la version originale de 1931, suivi d’un second extrait issu de la version mise en musique par Philip Glass.  

Extrait dans sa version originale :

Extrait avec la musique de Philip Glass :

Clément Serrano

 

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